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Sage comme une image : « Le Pré aux clercs » de Ferdinand Hérold

 

Le Pré aux clercs, Opéra-comique, mars 2015.
Photographie © Pierre Grobois.

Opéra Comique, 25 mars 2015, par Frédéric Norac ——

Plus de 1600 représentations à l'Opéra-Comique, de la création en 1832 à 1949, puis rideau, définitif et total ! La reprise du Pré aux Clercs, un pilier du répertoire aussi célèbre que méconnu, avait de quoi aiguiser la curiosité. Cette œuvre ultime de Ferdinand Hérold, allait-elle nous révéler des trésors cachés, corriger une injustice de l'histoire de la musique qui, on le sait, n'en est pas avare ?

Le premier acte, en tout cas, n'a rien de bouleversant. On y retrouve l'habituelle alternance de dialogues un peu artificiels et d'airs convenus, caractéristiques du demi-caractère à la française, dont ne ressortent que deux cavatines, un peu développées, les airs de Mergy et d'Isabelle. Un acte d'exposition assez laborieux où entre scènes de genre pour les personnages populaires et airs à l'italienne, pour les personnages nobles, l'intérêt commence déjà à s'étioler quand arrive le finale.

Mais avec le deuxième acte, quelque chose émerge et prend forme qui sonne vraiment neuf ou en tous cas différent. Ce n'est pas tant dans la belle romance aux accents rossiniens d'Isabelle et son obligato de violon qui certes captive par son sens mélodique, que le compositeur laisse enfin apparaître son originalité mais plutôt dans sa capacité à construire une véritable dramaturgie musicale. La finesse avec laquelle il gère le passage du parlé au chanté, dont il intègre dans une totale continuité ensembles et airs, en quatre numéros, laisse entendre en germe ce qui fera la force du répertoire léger ou de demi-caractère français des cinquante années à venir et aboutira à des pièces maîtresses comme Carmen, Manon ou Lakmé. Au troisième acte, la rapidité du changement de ton entre le chœur d'entrée et l'air à couplets de Nicette et les scènes « dramatiques » autour du duel surprend. Le dénouement lui-même est mené avec une étonnante virtuosité.

Le Pré aux clercs, Opéra-comique, mars 2015.
Photographie © Vincent Pontet.

À bien y regarder, l'opéra repose essentiellement sur ses « morceaux d'ensemble » — trios et quatuors souvent avec intervention du chœur — et on ne peut vraiment en isoler que quelques airs. Le seul duo de la partition n'est même pas le duo d'amour pathétique pour les protagonistes auquel on s'attendrait — puisqu'il s'agit d'un amour contrarié — mais un numéro de demi-caractère.

C'est du reste ce qui étonne et frustre un peu l'auditeur. D'un plateau réunissant trois sopranos, trois ténors et un baryton n'émerge finalement que bien peu de vocalité. Avec deux grands airs et une quasi-omniprésence dans les ensembles, le rôle d'Isabelle se taille la part du lion. Marie-Eve Munger y fait entendre une jolie voix de lyrique léger qui se pince un peu dans l'aigu et laisse à penser que le personnage réclamerait peut-être un instrument un peu plus large. Passé son air d'entrée, Michael Spyres n'a guère d'occasion de faire entendre ses qualités de belcantiste dans un rôle finalement peut-être un peu sous-dimensionné pour sa grande voix de ténor rossinien. Un ténor lyrique à la française aurait sans doute apporté un peu plus de charme au rôle, d'autant que son français parlé, au reste correctement articulé, sent la leçon bien apprise. Pour tous les autres personnages — mise à part Nicette où Jaël Azzaretti déploie tout le charme de sa voix — on a l'impression d'avoir affaire autant à des rôles de théâtre qu'à des rôles vocaux. Particulièrement sacrifiés les deux seconds ténors, le Cantarelli boulevardier d'Eric Huchet et plus encore le méchant Comminges caricatural d'Emiliano Gonzales Toro. Marie Lenormand incarne avec beaucoup d'autorité et de prestance une Reine de Navarre bien peu historique mais elle a finalement assez peu à chanter, de même que l'excellent Girot de Christian Hellmer qui se voit réduit à ses interventions dans les ensembles.

Le Pré aux clercs, Opéra-comique, mars 2015.
Photographie © Pierre Grobois.

Il manque à la mise en scène d'Eric Ruf un supplément d'imagination pour sortir l'œuvre de sa convention. Son approche essentiellement illustrative tient dans une scénographie qui joue sur un ensemble d'arbres pour évoquer les trois lieux de l'action : l'auberge de Nicette, les jardins du Louvre et le fameux Pré aux clercs, qui, à part les hauts murs de brique du deuxième acte, se ressemblent un peu trop. Si l'ensemble parvient au fil des actes à s'animer un peu, grâce à ses transformations et aux belles lumières de Stéphanie Daniel, l'ensemble ne dépasse guère une fonctionnalité de bon aloi et reste transparent au livret bien mince d'Eugène de Planard. Une petite touche de chorégraphie et d'italianité pour la scène de la mascarade, de jolis costumes d'époque, complètent ce travail honnête mais un peu trop sage. Paul McCreesh plus connu dans le répertoire baroque dirige avec une énergie certaine et parfois quelques excès sonores l'orchestre de la Fondation Gulbenkian. C'est un peu dommage pour le trio des ténors au dernier acte où les voix sont totalement couvertes. Le chœur Accentus est comme toujours exemplaire de clarté et d'homogénéité. Tout paraît réuni pour redonner une seconde vie à cette œuvre étonnante au plan formel mais, faut-il en accuser un livret trop typé, une production trop classique, si l'ensemble convainc plus que ne le faisait Zampa monté ici même en 2008, il offre plus d'intérêt documentaire que de véritable séduction.

Prochaines représentations les 27, 29, 31 mars et 2 avril.

Diffusion sur France Musique le 11 avril.

plume Frédéric Norac
25 mars 2015

 

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