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mercredi 21 décembre 2016

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Les Carmina Latina : sommet de l’art et révolution populaire baroque

La soprano Mariana Flores. Photographie © D. R.

21 décembre 2016, par Jean-Marc Warszawski ——

1492 est en Espagne une « Año crucial ». Le 2 janvier, Muhammad, souverain de Grenade capitule, Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille ont conquis les territoires de la péninsule dominés par les princes arabes depuis le viiie siècle. Le 29 avril, le trône espagnol décrète l’expulsion ou la conversion des Juifs qui avaient prospéré économiquement et culturellement sous la domination arabe. Le 12 octobre, un vendredi, Christophe Colomb accoste sur une île des Bahamas, pensant y ramasser des monceaux de métaux précieux, un rêve qui sera une catastrophe pour les habitants d’Amérique du Sud.

Seigneurs, missionnaires, agents de l’administration, artistes, dont les musiciens (dans les bagages de leurs employeurs), aventuriers, immigrés cherchant une vie meilleure et les merveilles pécuniaires promises,  se retrouvent au Nouveau Monde. Loin de la cour, ils créent une culture originale, particulièrement ouverte et vivante, faite d’apports hispaniques, arabo-andalous, juifs, et locaux. Les compositeurs premiers venus sont espagnols, d'autres naîtront et feront toute leur carrière en Amérique latine.

Pour ses Carmina Latina (titre fort bien choisi à tous points de vue), spectacle créé en 2012, Leonardo García Alarcón a puisé dans un répertoire couvrant tout le xviie siècle, avec des incursions dans la seconde moitié du xvie, et des œuvres savantes inspirées des idiomes hispaniques populaires, qu’elles soient profanes ou para liturgiques, voire liturgiques : ce sont les mêmes compositeurs, les mêmes musiques. Tous les compositeurs mis à contribution n'ont pas fait le voyage du Nouveau Monde. Mateo Romero (1575-1647) n'a connu que les voies reliant Liège à Madrid, l’Aragonais Mateo-Flecha (1481-1553), Francisco Correa de Araujo (1584-1654), entre Séville et Segovia, Diego José de Salazar qui a brillé à la cathédrale de Séville, ou Thomas Luis de Victoria (1548-1611) ayant fait carrière à Rome. Mais Juan de Araujo (1646-1712),  le Portugais Gaspar Fernandez (1565-1629), Tomas de Torrejon y Velasco (1644-1728), ont fait le voyage pour se fixer au Pérou, en Bolivie ou au Mexique.

Le contre-ténor Leandro Marziotte. Photographie © D. R.
Si Leonardo García Alarcón nous agace parfois quand il fait le musicologue, il est loin, avec Catharina Pluhar qui puise pour son ensemble l'Arpegiatta dans le même répertoire, d’être un coincé de la reconstitution historique. Chef de chœur de talent, musicien accompli et de goût, il a un sens assuré du spectacle, sait réunir et assembler judicieusement les musiciens. Il fait partie des grands événements musicaux en devenir.

Les Carmina Latina (chants latins), rodés depuis 2012, étaient dimanche dernier, dans la chapelle du château de Versailles à leur apogée, une merveilleuse machine d’émotion et de joie, avec des couleurs et des accents inattendus en ce beau lieu arrogant et solennel où le Roi-Soleil se recueillait et papotait peut-être avec Dieu son égal céleste, à propos de  ses sujets qu’il affamait, de l’Europe qu’il ensanglantait et de l’Espagne… qu’il aurait peut-être fallu rayer de la carte, ce que Dieu n'exhaussa pas. Mais ce magnifique décor décalé, à l’acoustique correcte, a rehaussé, par distanciation si on peut dire, le spectacle, mieux que ne l’aurait fait la fermette de la reine, rhétoriquement mieux adaptée à ces pièces savantes aux accents populaires. Le ton et la couleur sont donnés d’entrée par l’arrivée des musiciens en procession tambour en tête depuis le fond de la nef avec Hanacpachap cussicuinin, hymne polyphonique anonyme péruvien à quatre voix, en langue inca Quéchua, quelque peu gothique, où la nature compte plus que le ciel, dont on a un témoignage écrit de 1631.

La suite est un enchaînement de merveilles dans un bonheur que les musiciens,  en possession de tous leurs moyens ne cachent pas. Que ce soit le chœur de chambre de Namur et ses solistes, ceux de la Camerata Mediterranéa, les musiciennes et les musiciens de l’ensemble Clematis (sous la direction de la violoniste Stéphanie de Failly), dont la guitariste et théorbiste Monica Pustilnik était particulièrement mise en valeur par le répertoire et le choix des arrangements.

Le guitariste et théorbiste Monica Pustilnik.


Parmi les solistes, le quatuor vocal formé par Matteo Beloto (basse), Miguel Bernal (ténor), Leandro Marziotte (contre-ténor) et Mariana Flores, soprano qui a dominé haut la voix tout le spectacle, de beaux timbres individuels parfaitement assortis a été également très apprécié.

Quant à la musique, elle est rutilante dans ses rythmes populaires hispaniques ou d’Amérique latine, souvent organisée en répons, ou en extraordinaires contrepoints en quodlibets, souvent mis en relief et écho par la disposition de concerto grosso du chœur.

Pas un applaudissement tout au long du concert de la part du public retenant son souffle et préservant son plaisir, si ce n’est des exclamations d’admiration étouffées ou sur le souffle entre deux morceaux.

Acclamations redoublées pour Monica Pustilnik et Mariana Flores qui ont interprété en bis la merveilleuse élégie Alfonsina y El Mar, d’Ariel Ramírez (1921-2010) sur des paroles de Félix Luna (1925-2009), créée par la grande Mercedes Sosa, en souvenir de la poétesse Alfonsina Storni qui s’est suicidée en mer l'année 1938. Encore un grand moment d’humanité musicale, qui a fait fondre le public, jusqu’au long ut aigu pianissimo final d’une régularité de mort.

Là où il y a de l’humanité, il y a de la belle musique.

Jean-Marc Warszawski
21 décembre 2016

En 2015, à Genève, un bis rendait hommage au célèbre chanteur et guitariste Victor Jara (la chanson El Arado), une des premières victimes de la dictature de Pinochet au Chili. Enfermé avec des milliers de Chiliens dans le stade de Santiago,  on lui avait broyé les mains avant de l’assassiner.

 

 

 

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bouquetin

Mercredi 7 Décembre, 2016 23:05