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Les extrapolations d'un historien mal informé : Rossini sous Napoléon de Jean Tulard

Rossini sous Napoléon

Tulard Jean, Rossini sous Napoléon. L'Harmattan - SPMs, Paris 2016 [62 p. ; EAN 9782917232491 ; 11 €]

Peut-on raisonnablement écrire sur un compositeur sans en connaitre l'œuvre et la musique, autrement que fragmentairement, par ouï-dire et par des sources livresques ? Pour ce qui concerne Rossini, Jean Tulard en est visiblement resté à l'image que véhiculait la musicologie française il y a une quarantaine d'années et à laquelle les Français n'ont toujours pas rendu justice : celle d'un compositeur de musique brillante et légère essentiellement tourné vers l'opera buffa.

Selon lui, Guillaume Tell, l'opéra final et conclusif, ferait seul, exception, constituant à ce titre une sorte d'ultime repentir d'un musicien conscient d'être passé à côté de la grande épopée des années napoléoniennes et renouant sur le tard avec les convictions bonapartistes de son père.

L'interprétation est audacieuse, mais pour le moins naïve et en tout cas bien mal informée au plan musicologique. L'œuvre de Rossini, n'en déplaise à M. Tulard, comporte plus d'opéras sérias que d'opéras bouffes, un genre qu'il a du reste profondément transformé et auquel il a renoncé dès 1817, pour n'y revenir que dans le Viaggio a Reims dont le livret relève plus de la satire que de la bouffonnerie.

Dans l'importante production napolitaine des années 1815-1822, si variée et si atypique, figure au moins une œuvre à caractère héroïque, c'est l'étonnant Maometto secondo (1820), dont le compositeur tirera Le siège de Corinthe, sa première œuvre pour l'Académie royale de musique en 1826. Dans cette période particulièrement dense (19 opéras en 8 ans), parallèlement aux comédies et aux opéras « semi sérias » composés pour Rome et Milan comme le Barbier ou la Cenerentola, Rossini a produit à Naples neuf opéras relevant chacun à sa manière d'une volonté de renouveler le genre sérieux et qui portent en germe ce dramatisme si puissant qui caractérise certaines parties de Guillaume Tell.

De fait, ce dernier opéra ne sort pas de nulle part. Certes, on peut s'interroger sur le sens de cette œuvre « subversive » dans la carrière d'un musicien qui s'est toujours « distingué » pour avoir figuré du côté des régimes les plus conservateurs, mais du point de vue de son itinéraire de musicien, il est parfaitement cohérent. Le seul mystère qui reste toujours à éclaircir est le choix d'un sujet nationaliste, « républicain » (même si le pouvoir monarchique y est partiellement sauvé à fin), à un an de la chute du régime autoritaire de Charles X dont Rossini était le compositeur officiel.

Si Jean Tulard connait bien l'arrière-plan de l'époque dont il nous parle, l'Italie de 1796 à 1815, son Rossini y fait figure de silhouette bien mal identifiée. Il y manque une connaissance en profondeur des œuvres. Visiblement l'historien ignore que dans L'italienne à Alger, la « perfection du genre bouffe » comme le dit Stendhal, créée à Venise en 1813, figure un air de bravoure aux connotations nettement patriotiques dont le sens et la portée auraient mérité une petite analyse.

Pour ce qui concerne le silence de Rossini après Guillaume Tell, il a déjà suscité pas mal d'hypothèses : épuisement nerveux, maladie, tarissement de la veine créative. Autant d'hypothèses qu'un regard un peu attentif sur les 38 années qui suivirent démentent au moins partiellement. Après Guillaume Tell, les projets en réalité n'ont pas manqué : La figlia dell'aria pour la Malibran, une éventuelle « Jeanne d'Arc » voire un « Faust », mais ils ne pouvaient aboutir. Le compositeur engagé dans un conflit juridique avec le gouvernement de Louis-Philippe, regardant son contrat et la pension accordée par le régime précédent, ne pouvait se permettre de produire une nouvelle œuvre sous peine de le rendre caduc. Il ne réussit finalement à faire valoir ses droits qu'en 1835 comme l‘explique Reto Muller, de la Fondation Rossini, dans l'article qu'il a publié dans le livret du Guillaume Tell édité par la firme Naxos (8.660363.66) du reste accessible gratuitement en ligne (http://bit.ly/29DactQ), et intitulé « The Myth of Rossini silence ».

Il n'en reste pas moins que pendant les 33 ans qui suivirent, bien qu'ayant récupéré sa liberté, Rossini ne devait plus rien produire pour le théâtre lyrique. Même son Stabat Mater ne dut d'être achevé qu'aux circonstances qui l'y forcèrent. Peut-être en avait-il fini avec l'opéra et peut-on accréditer ici les témoignages de ses contemporains comme Balzac ou Dumas que cite Jean Tulard dans son introduction. Toutefois on ne saurait compter pour rien tout cet ensemble de pièces plus tardives — parmi lesquelles la merveilleuse « Petite messe solennelle » — que Rossini lui-même a recueilli sous le titre de « Péchés de ma vieillesse » et qui semblent indiquer que le compositeur s'il avait tout donné au plan opératique, il avait encore quelque chose à dire en tant que musicien.

Frédéric Norac
16 juillet 2016

 

Frédéric Norac : norac@musicologie.org. Ses derniers articles : La Méditerranée s'invite à Versailles : « Il diluvio universale » de FalvettiL'hymne à Beethoven de Michele Mariotti : symphonie no 9 en ré mineur, avec choeursUne étrange cérémonie : « Luzifers Abschied » de Karheinz Stockhausen Les derniers articles : Un requiem pré-Verdien : Requiem « à la mémoire de Bellini » de DonizettiUn Tristan suprématiste et intime : Tristan et Isolde de Wagner au TCEHymne à la vie : La petite renarde rusée de Janáček à Massy Tous les articles de Frédéric Norac.

 

 

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