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Le Ballet du Théâtre Bolchoï et « La mégère apprivoisée » de J.C. Maillot ouvrent brillamment l'Année de la Russie à Monaco.

 

La Mégère apprivoisée. Photographie © Alice Blangero.

 

Monaco, 20 décembre 2014, par Jean-Luc Vannier ——

« Je déclare ouverte l'Année de la Russie en Principauté de Monaco ». Précédées des hymnes officiels de la Fédération de Russie et de la Principauté joués par l'orchestre philharmonique de Monte-Carlo placé sous la direction d'Igor Dronov, les paroles de Son Altesse Sérénissime le Prince Souverain Albert II ont solennisé, samedi 19 décembre au Grimaldi Forum, le lancement pour douze mois de prestigieuses manifestations : plus de 140 initiatives artistiques et culturelles, dont une exposition « De Chagall à Malevitch, la révolution des avant-gardes », destinées à « célébrer les liens entre les deux pays qui remontent à plus de 150 ans » et à « mettre en valeur la diversité des relations existant entre la Russie et Monaco ». Plusieurs officiels, dont madame Olga Yourievna Golodets, vice-Premier ministre russe et Alexandre Orlov, Ambassadeur de la Russie à Paris avaient fait le déplacement pour assister à la première sur le Rocher de la création pour les Ballets du Théâtre Bolchoï de « La mégère apprivoisée » : une chorégraphie signée Jean-Christophe Maillot et présentée avec succès à Moscou en juillet dernier.

Ekaterina Krysanova (Katharina) et Vladislav Lantratov (Petruchio). Photographie © Alice Blangero.

« Pour la première fois » avait précisé le directeur des Ballets de Monte-Carlo lors d'un déjeuner de presse, « la Russie a découvert mon travail avant la Principauté ». « Une aventure extraordinaire de trois mois, une relation passionnelle avec les danseurs, mais aussi, un ballet que j'ai dans la tête depuis 23 ans et que j'avais promis de réaliser avec Bernice Coppieters ». Quant à la musique, « malgré les difficultés de savoir au début le nom du chef d'orchestre qui allait diriger, j'ai fait en sorte de donner le sentiment que Dmitri Chostakovitch (1906-1975) avait écrit une partition pour cette Mégère ». D'où, peut-être, l'insertion mélodique, furtive et brève dans l'orchestration, des Nuits de Moscou (1955, une allusion au final « Le premier mai » de la 3e Symphonie en mi bémol majeur, opus 20 du compositeur ?) et, dans le dernier tableau, d'un Tea for two (le défi lancé par le maestro Nicolaï Malko en 1927 ?) ludique et amoureux. De son côté, Sergueï Filin, directeur du Ballet du Théâtre Bolchoï racontait son « rêve de voir la troupe du Bolchoï travailler avec ce chorégraphe, au point d'utiliser toutes sortes d'arguments pour le convaincre » et comment il avait choisi cette pièce afin de commémorer « le jubilé des quatre-cent-cinquante ans de Shakespeare ». Avec, selon lui, un « résultat grandiose », « le sentiment d'avoir reçu un arc-en-ciel après la tempête ». Et d'adresser des remerciements au chorégraphe « pour avoir eu foi dans sa compagnie ».

Vladislav Lantratov (Petruchio) et Ekaterina Krysanova (Katharina). Photographie © Alice Blangero.

Pour ce travail éloigné des clichés machistes et de la domination masculine dans le couple souvent véhiculés par l'œuvre de William Shakespeare, Jean-Christophe Maillot, assisté de Bernice Coppieters, a préféré « insister sur ce qui est vital dans l'évolution de nos relations au cours des âges », tenant « l'amour comme une pyramide avec Petruchio et Katharina au sommet ». Même le décor très épuré, essentiellement composé de deux moitiés d'escaliers courbés et déplacés tout au long de la performance, vise à renforcer cette thématique d'une recherche alambiquée, clivée et semée d'embûches de l'autre. « Il nous fallut bien du talent » chantait Jacques Brel dans Les vieux amants « pour être vieux sans être adultes » : mille déboires et quelques jouissances sexuelles plus tard, Katharina superbement interprétée par une Ekaterina Krysanova au tempérament de feu doublé d'une grâce exquise, rencontre plutôt qu'elle ne se soumet à son désir, un Petruchio, rustre « boyardisé » par l'alcool et le sexe puis adouci par l'amour. Ce qui permet à Vladislav Lantratov d'exposer l'immense étendue de son talent en dansant lui aussi deux caractères différents. En miroir de la violence pulsionnelle de ce premier couple — une métaphore de la relation entre Moscou et l'Occident ? — Lucentio (Semyon Chudin) et Bianca (Olga Smirnova) exécutent des pas de deux plus graciles et empreints d'une infinie douceur.  Anna Balukova dans le magnifique personnage de La veuve plus vénéneuse qu'inconsolable et Georgy Gusev, le pétillant et facétieux Grumio, valet de Petruchio, méritent une mention particulière. Tout comme Igor Tsvirko dansant le rôle d'Hortensio avec une indéniable conviction.

Jean Christophe Maillot. Photographie © Alice Blangero.

Habitués aux géniales audaces chorégraphiques du directeur des Ballets de Monte-Carlo, les adulateurs — légitimes — de Jean-Christophe Maillot auront peut-être trouvé cette « Mégère » trop apprivoisée, d'une facture très classique : il fallait sans doute tenir compte d'éventuels fossés culturels tout en intégrant le niveau d'excellence et l'académisme des Ballets du Théâtre Bolchoï. Mais l'expressivité émotionnelle dans les visages et la puissance dans les gestuelles demeurent la signature incontestable du maître dans cette proposition chorégraphique : en témoignent l'intensité psychologique des scènes d'ambivalence de Katherina devant l'attraction suscitée par Petruchio ou celle de la violence physique doublée de son volet psychique dans le premier rapport sexuel entre les jeunes époux. « La danse, c'est du cinéma vivant tous les soirs », explique Jean-Christophe Maillot. Et d'argumenter en ce sens aux danseurs et danseuses russes : « ne dansez pas pour le public ! Racontez-vous une histoire et les voyeurs que nous sommes en jouiront ». Assurément !

 

Monaco, le 20 décembre 2014
Jean-Luc Vannier

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Dimanche 21 Décembre, 2014 14:38

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