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« Madama Butterfly »
gravement irradiée
à l’Opéra de Nice

Par Jean-Luc Vannier

 

« Dans le même fleuve, deux fois nous descendons et ne descendons pas », écrit le philosophe Héraclite. L’apophtegme s’impose à l’esprit lorsque le rideau tombe, dimanche 17 mars à l’opéra de Nice, sur cette nouvelle production de « Madama Butterfly » de Giacomo Puccini. Une œuvre connue et jouée dans le monde entier depuis sa création à la Scala de Milan le 17 février 1904. D’où la tentation – n’est-elle pas inconsciemment  inévitable ? – de laisser affleurer à sa mémoire quelques autres versions remarquables, plus ou moins récentes, à l’image de celle donnée en janvier dernier au Staatsoper im Schiller Theater de Berlin avec la sublime soprano chinoise Hui He.

Madama Butterfly à NiceCellia Costea (Madame Butterfly), Svetlana Lifar (Suzuki), Steven Cole (Goro),
Giuseppe Altomare (Sharpless), Walter Fraccaro (F. B. Pinkerton).
Photographie © D.Jaussein.

La question se pose d’autant plus que, loin d’une neutralité ou d’un classicisme scénique n’induisant aucune pression sur la partition et les défis vocaux, l’audacieuse mise en scène et les jeux de lumière signés Daniel Benoin situaient cette tragédie en 3 actes après une catastrophe nucléaire. Outre la poussière grise de « l’hiver » nucléaire et la vitrification de toute espèce végétale et minérale, les chœurs de l’opéra de Nice portaient quelques bandages et les femmes, des robes abîmées par des marques de brulures (costumes de Nathalie Bérard-Benoin et de Françoise Raybaud). Une conception originale du symbolisme dramaturgique. Pourquoi pas ? Malheureusement, le narcissisme de certains créateurs tente toujours d’abuser de la scénographie pour afficher son existence. Le public n’échappa donc pas aux recettes éculées des projections vidéo sur un fond d’écran de Paulo Correia : explosions atomiques suivies de l’incontournable vision du « champignon », dévastations causées par le souffle et le rayonnement thermique, largage d’une bombe, débarquement militaire côtier. Sans oublier le drapeau nippon évidemment maculé de sang et la lumière rouge vif au moment du suicide de Cio-Cio-San. Aussi agressives que pesantes, notamment au moment de l’interlude musical du début de l’acte III magnifiquement interprété par le maestro György G. Rath et l’Orchestre philharmonique de Nice, ces images n’ajoutent ni ne retranchent rien à la préhension du drame contenu dans le livret de Luigi Illica et de Giuseppe Giacosa de même qu’à l’écoute de la musique du compositeur. Les deux se suffisent per se. Autant fermer les yeux et attendre la fin de ces insignifiances.

Madama Butterfly, Opéra de niceWalter Fraccaro (F.B. Pinkerton), Cellia Costea (Madame Butterfly).
Photographie © D.Jaussein.

Conscient des difficultés,  le Directeur du Théâtre national de Nice ne va pas, si l’on ose dire, jusqu’au bout de son « désir » : pourquoi, dans les conditions de cette mise en scène, obliger encore et toujours le Consul américain à s’éponger le front ? Comment, par surcroît, éparpiller à la fin de l’acte II des « fleurs de cerisiers » pour souhaiter la bienvenue à l’être aimé et ce, en l’absence de toute floraison ? Des difficultés doublées de quelques incohérences : aucun officier de la marine américaine – l’auteur de ces lignes ne demande qu’à être démenti –  ne porte un uniforme vert olive comme, à l’acte I, ce pauvre lieutenant Pinkerton outrageusement fardé et ressemblant plutôt à un colonel guévariste sur le retour. De même, la cérémonie suicidaire du Seppuku appelle au respect d’un code vestimentaire strict, loin du vaporeux déshabillé de Madame Butterfly.

Madama Butterfly, Opéra de NiceCellia Costea (Madame Butterfly), Svetlana Lifar (Suzuki).
Photographie © D.Jaussein.

Malgré une excellente direction musicale et des chanteurs par le chef hongrois György G. Rath, les prestations vocales offertes par cette distribution ne sont pas exceptionnelles. Cellia Costea ne donne pas toute la mesure de ses capacités : avec une voix parfois couverte par l’orchestre, notamment lors de son arrivée sur le plateau où elle est censée dominer de loin celles des autres, la soprano roumaine manque en outre son grand air de l’acte II caractérisé par des aigus passablement brefs et dépourvus de puissance. Son duo d’amour avec son partenaire masculin à la fin de l’acte I et celui avec Suzuki à l’acte II n’en restent pas moins très émouvants. Dans le rôle du lieutenant de la marine américaine F.B. Pinkerton, le ténor Walter Fraccaro souffre de légères défaillances à l’acte I, le rendant parfois peu audible. Sa voix ne porte pas. Il compense nettement à l’acte III par des accents lyriques et douloureux très convaincants. Le baryton Giuseppe Altomare joue et chante impeccablement le personnage du Consul américain. Et la mezzo-soprano russe Svetlana Lifar fait de même avec celui de la servante Suzuki. Une mention particulière pour la composition de Steven Cole dans le rôle de l’entremetteur Goro. Et aussi pour le très jeune Alexeï Driant-Tchakhotine dans ce rôle silencieux, et pourtant majeur à l’acte II et III, de l’enfant.

Madama Butterkly, Opéra de NiceCellia Costea (Madame Butterfly), Svetlana Lifar (Suzuki).
Photographie © D.Jaussein.

 

 

Nice, le 17 mars 2013
Jean-Luc Vannier

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