Des deux « Bohème », la sœur cadette est belle aussi

Il est bien connu que Ruggero Leoncavallo se frita avec Giacomo Puccini lorsqu’il apprit que celui-ci avait entamé la composition d’un opéra sur les Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger, sujet auquel Leoncavallo travaillait aussi déjà. La bohème de Puccini eut sa première en 1896 et celle de Leoncavallo en 1897, et pendant quelque temps, la rivalité entre les deux œuvres et les deux compositeurs fit rage. C’était aussi une lutte entre maisons d’édition, les très puissants Riccordi soutenant Puccini et les émergents Sanzogno soutenant Leoncavallo. Octave Mirbeau, par exemple, fut pris d’enthousiasme pour l’opéra de Leoncavallo qui, selon la prédiction de l’écrivain, devrait finir par détrôner celle de Puccini. Pourtant, ce fut le contraire, celle-ci s’imposa et l’œuvre de Leoncavallo, arrivée un an plus tard, finit par disparaître des programmations pour devenir une note en bas de page ou, au mieux, une rareté.
Et pourtant.
Sans vouloir entrer dans un jeu de comparaisons, cette Bohème de Leoncavallo nous semble une œuvre parfaitement digne de rester dans le répertoire, ne serait-ce que par l’espiègle imagination des deux premiers actes, truffés de chansons, de valses, de jolis airs et de citations insérés dans un discours musical très proche du Falstaff de Verdi. Et digne de rester au répertoire surtout par l’intensité des deux derniers actes où le compositeur trouve une puissance d’inspiration de très haut niveau, une veine lyrique profonde qui nous émeut.
Le Teatro Regio Torino a eu l’excellente idée de la présenter dans une saison où l’œuvre prend tout son sens, accompagnée de Pagliacci, du même compositeur, de Iris (chef-d’œuvre peu présent sur les scènes lyriques) et de Cavalleria Rusticana de Mascagni, puis, plus tard dans la saison, d’une réduction pour jeune public de La bohème de Puccini ainsi que du deuxième opéra du même Puccini, Edgar, œuvre tout aussi rare.
Le fait d’assister aux représentations du mardi 27 et du samedi 31 nous a permis d’écouter tous les chanteurs prévus pour les deux distributions.
Comme Marcello, le ténor Mattéo Lippi (mardi 27) brille de par son timbre solaire, son squillo, son volume et son phrasé. Samedi 31, Arseny Yakovlev , joli timbre, une interprétation délicate brille aussi dans le même rôle.
Comme son amante Musetta, la mezzo Anna Goryachova (mardi 27) a une voix ample d’une très belle couleur sombre qui fait merveille à l’acte III. Dans le même personnage, la voix de Lamia Beuque (samedi 31) est moins impressionnante de prime abord, mais sa ductilité lui permet de réussir avec brio et exactitude chansons et valses aux deux premiers actes et de faire une belle composition de personnage aux troisième et quatrième.
Rodolfo est incarné dans les deux distributions par le baryton Alessandro Luongo, un peu juste dans l’aigu, mais qui convainc grâce à son phrasé et à l’implication vocale et scénique. Quant à sa compagne dans la fiction, la tendre Mimi, mardi 27 elle était chantée par Francesca Dotto, aux puissants moyens de soprano lyrique qui eut des moments de très belle sincérité au quatrième acte. Sara Cortolezzis se chargea du même rôle samedi 31 avec une voix d’une grande fraîcheur, qui montait avec aisance vers l’aigu, ce qui ne l’empêcha pas de jouer-chanter une mort absolument renversante.
Dans cette œuvre le rôle de Schaunard a une grande importance. C’est lui qui porte les deux premiers actes et ne cesse d’apporter une touche d’humour dans les actes suivants. Il fut incarné par Simone del Savio (mardi 27) et Ramiro Maturana (samedi 31), jolies voix, avec assez de volume pour surmonter l’orchestre, et tous les deux rompus au belcanto qu’ils interprètent avec maestria lors de la parodie d’air rossinien insérée par Leoncavallo à la fin du deuxième acte. Sa compagne, Eufemia, était interprétée par la vétérane Manuela Custer qui doit composer son personnage avec quelques phrases éparses et des indications scéniques plutôt confuses (est-elle une coquette victime de maltraitance, comme le suggère le livret, ou au contraire une dominatrice, comme semblent indiquer les gestes marqués par la mise en scène ?). Francesco Salvadori, beau timbre grave, complétait le quatuor d’amis en tant que Colline.
Mais n’oublions pas les belles prestations, dans des rôles de caractère, de Manuel Pierattelli (Gaudenzio) et de Roberto Covatta (Durand), voix saines, bien placées, au comique savoureux. Les vétérans Nicola Pamio (un becero) et Matteo Peirone (Barbemuche) savent bien tirer parti de leur expérience, et Pablo Gálvez (il visconte) et Adrian Autard (il signore del primo piano) réussissent à faire exister leurs petits personnages. Saluons aussi l’efficacité des membres du chœur dans d’autres petits rôles : Daniela Valdenassi (27)/Laura Realbuto (31) (La vecchia), Alessandro Agostinacchio (27)/WAnkyung Park (31) (l’impiegato), Caterina Borruso (la moglie dello speziale), Alejandro Escobar (27)/Marino Capettini (31) (lo speziale), Ilaria Lucille De Santis (27)/Lyudmyla Porvatova (31) (prima figlia dello speziale), Robera Garelli (27)/Maria Di Mauro (31) (seconda figlia dello speziale).
Talon d’Achille de ces représentations, sans doute la mise en scène. Francesco Micheli ajoute des figurants/danseurs qui ne font que créer confusion et bruit visuel, avec des mouvements chorégraphiques qui ne font pas de sens et mettent en danger la compréhension de la trame. Les entrées et sorties des personnages sont aussi pauvrement réglées ; l’insertion de la Ballade des dames du temps de jadis , le poème de Villon mis en musique par Brassens, vient couper l’homogénéité musicale sans rien ajouter pour autant ; les didascalies ne sont pas toujours respectées, ce qui ajoute à la confusion, et certains placements nuisent à l’émotion (Marcello sur une table, loin de Musetta, au moment de « Io non ho che una povera stanzetta », un air empreint de tendresse alors que sur scène la tendresse est remplacée visuellement par… on ne sait pas ; Mimi qui meurt entourée de danseurs et non de son amant et de ses amis…). Cela sans compter des costumes et des perruques fantaisistes qui nous empêchent de nous identifier aux personnages (on ne sait plus de quelle époque il s’agit) et surtout nous empêchent de croire que ces personnages puissent avoir un quelconque problème d’argent (les perruques et les costumes design, ça coûte cher…). Seule bonne idée à son compte, au moment de la fête dans la cour (acte II), le fait de faire entrer le chœur dans la salle avant de le faire monter sur le plateau, moment d’émotion très bienvenu et qui en plus, a du sens par rapport à la situation dans le livret.
Par contre, les vrais points forts de ces représentations sont le Chœur (préparé par Gea Garatti Ansina) et l’Orchestre du Regio Torino, tous placés sous la baguette d’Andrea Battistoni.
La prestation du chœur au deuxième acte, chantant un hymne à la jeunesse, est sans aucun doute un des plus beaux moments de ces représentations. Et pour cause. Non seulement la partition est pleine d’une vibrante sincérité, en plus le Coro del Teatro Regio Torino se montre dans une forme splendide, voix pleines d’harmoniques qui sonnent avec une étonnante homogénéité. Ils reçoivent des applaudissements enthousiastes.
Quant à l’Orchestre du Teatro Regio Torino, son son est admirable, tout en velours. Battistoni le conduit en maître avisé, tenant compte de l’équilibre entre la fosse et le plateau, rendant l’agitation amusée des deux premiers actes, puis l’émotion débridée des deux derniers. Beau travail.
La salle était pratiquement pleine autant le soir de la première, mardi 27, que lors de la matinée du samedi 31. Preuve que les maisons d’opéra peuvent prendre des risques quand il y a un bon travail de communication. Bravo donc aussi aux équipes administratives du Regio Torino. Pour ma part, je sais qu’au moins cinq personnes que je connais feront le voyage jusqu’à Turin pour voir ces œuvres rares.
Je ne peux qu’encourager le lecteur, s’il en a l’occasion, à faire de même.
Turin, 27 et 31 octobre 2026.
Turin, mardi 27 et samedi 31 octobre 2026. Teatro Regio Torino. La bohème, comédie lyrique en quatre actes. Musique de Ruggero Leoncavallo. Livret du compositeur d’après l’œuvre d’Henri Murger. Mise en scène de Francesco Micheli. Scénographie de Davide Signorini. Costumes de Giada Masi. Mouvements chorégraphiques, Matteo Ceccarelli. Lumières, Gianni Bertoli. Avec Matteo Lippi (27)/Arseny Yakovlev (31) (Marcello), Anna Goryachova (27) / Lamia Beuque (31) (Musette), Alessandro Luongo (Rodolfo), Francesca Dotto (27)/Sara Cortolezzis (31) (Mimi), Simone del Savio (27)/Ramiro Maturana (31) (Alessandro Schaunard), Francesco Salvadori (Gustavo Colline), Matteo Peirone (Barbemuche), Pablo Gálvez (Il visconte), Manuela Custer (Eufemia), Manuel Pierattelli (Gaudenzio), Roberto Covatta (Durand), Nicola Pamio (un becero), Adrian Autard (il signore del primo piano), Daniela Valdenassi (27)/Laura Realbuto (31) (La vecchia), Alessandro Agostinacchio (27)/WAnkyung Park (31) (l’impiegato), Caterina Borruso (la moglie dello speziale), Alejandro Escobar (27)/Marino Capettini (31) (lo speziale), Ilaria Lucille De Santis (27)/Lyudmyla Porvatova (31) (prima figlia dello speziale), Robera Garelli (27)/Maria Di Mauro (31) (seconda figlia dello speziale). Orchesta e Coro Teatro Regio Torino. Cheffe de chœur, Gea Garatti Ansini. Direction Musicale, Andrea Battistoni,



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Mercredi 4 Novembre, 2026 17:34
