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Faire du neuf avec du vieux : Faust revisité à l'Opéra Bastille

 

Faust, Opéra-Bastille, Paris mars 2015. Photographie © Vincent Pontet, Opéra national de Paris.

2 mars 2015, Opéra Bastille, par Frédéric Norac ——

La production originale de ce Faust avait suscité un tel tollé en 2011 et laissé un souvenir si épouvantable qu'il paraissait inimaginable de la remonter telle quelle quatre ans plus tard. Jean-Louis Martinoty, le metteur en scène d'alors, semblait à travers cette œuvre emblématique du grand répertoire français vouloir tacler tous les poncifs de la culture bourgeoise des XIXe et XXe siècles. On se souvenait d'une kermesse « kitchissime », d'une valse où figuraient tous les corps constitués de la République (dont n'ont été conservés ici que quelques Saint-Cyriens) et d'une scène finale tout à fait  grand-guignolesque où cette pauvre Marguerite était guillotinée tandis que le chœur chantait la résurrection du Christ.

 Il est donc revenu à Jean-Romain Vesperini, son assistant de l'époque, de reprendre le projet et de faire un peu de ménage dans ce pandémonium. Ce qui n'aurait dû être qu'une reprise devenait ainsi une « nouvelle mise en scène », à défaut d'être véritablement  une nouvelle production. Il s'agissait pour le nouveau metteur en scène de faire, en quelque sorte, selon l'adage, du neuf avec du vieux. Exercice d'autant plutôt difficile que lui restait imposé un des éléments essentiels de la scénographie originale, à savoir la galerie demi-circulaire à étages, sorte de grande bibliothèque à coursives qui servait alors de décor unique à l'action. Une présence imposante, impossible à oublier, et qui dans la première partie du spectacle, pèse de tout son poids.

Faust, Opéra-Bastille, Paris mars 2015. Photographie © Vincent Pontet, Opéra national de Paris.

Faut-il en accuser la lenteur de la direction de Michel Plasson, un certain manque de conviction chez les chanteurs un soir de première, la pauvreté d'un livret qui semble souvent une enfilade d'airs téléphonés sans véritable enjeu dramatique ? On se prend pendant l'heure quarante-cinq que dure la première partie à regretter les excès de la mise en scène turbulente et surchargée de Jean-Louis Martinoty tant ce que le plateau offre semble d'une convention et d'un statisme désespérant. Les nouveaux costumes qui transposent l'action quelque part dans les années trente ne paraissent pas plus pertinents que ceux de la production originale. Il n'est pas jusqu'à l'éclairage du décor qui ne semble résolument identique d'une scène à l'autre, créant une sensation de monotonie généralisée. Quelques trouées musicales dans ce paysage uniforme — la première rencontre de Faust et Marguerite, le quatuor du jardin — ont bien du mal à réveiller le spectateur. Le ménage a été si bien fait qu'il ne reste plus rien sur le plateau et on a tout le temps d'admirer les couleurs instrumentales raffinées et l'ampleur que Michel Plasson réussit à donner à cette musique archiconnue et de soupeser les qualités des chanteurs, ce qui souvent n'est guère en leur faveur.

À part la Marguerite un peu trop mature mais remarquablement bien chantante de Krassimira Stoyanova,  ni le timbre gris et le grave court d'Ildar Abrazakov, ni le Valentin laborieux et visiblement en méforme de Jean-François Lapointe, sans parler même d'un Siébel plus qu'ordinaire, ne parviennent à secouer la torpeur ambiante. Devant cette collection d'accents variés, où selon les individus on ne comprend que cinquante à quatre-vingts pour cent du texte, on se prend à rêver d'une distribution entièrement francophone et, frustré par les aigus pincés et le timbre sans charme du Faust de Piotr Beczala, émerge le souvenir du beau ténor lyrique de Roberto Alagna qui en 2011 donnait tout de même un tout autre relief au rôle-titre.

Faust, Opéra-Bastille, Paris mars 2015. Photographie © Vincent Pontet, Opéra national de Paris.

Puis, comme il arrive parfois miraculeusement au théâtre, après l'entracte, un supplément de créativité dans la direction d'acteurs, un travail nettement plus approfondi sur les lumières et les ambiances, des situations également dramatiquement plus intéressantes, des solistes peut-être plus relaxés, quelque chose enfin se produit. Il faut dire que le chef a eu la bonne idée de redonner,  au début du 4e acte, la scène de la chambre de Marguerite, rarement entendue, ce qui nous vaut également un second air de Siébel tout aussi rare et, en créant un effet de surprise bienvenu, redonne un certain souffle à l'œuvre. La scène de l'église ne manque pas non plus d'une certaine force et, comme Jean-François Lapointe semble s'être également retrouvé, la mort de Valentin prend un beau relief. Le Ballet de Walpurgis réglé par Belin Dündar  ne manque pas non plus d'originalité et l'on arrive ainsi parfaitement réveillé à la scène finale dont la sobriété permet à Krassimira Stoyanova  de confirmer toutes ses qualités d'interprète engagée. Dans cette seconde partie, le metteur en scène réussit enfin à faire un peu mieux que de sauver les meubles et donne une véritable présence à une action jusque là plus que languissante. Cela ne suffit pourtant pas complètement  à faire oublier une première partie atone. Au rideau, le public des étages ne lui pardonne guère l'ennui distillé par les trois premiers actes, réservant un triomphe aux chœurs en effet excellents de l'Opéra de Paris, à Michel Plasson qui à bientôt  82 ans semble capable de nous faire croire que la musique de Gounod peut être aussi sublime que du Wagner, et aux solistes qui, d'évidence, l'ont pleinement convaincu. Pourtant, si au final Marguerite est pleinement sauvée, Faust, endormi (ou mort ?) sur son fauteuil, semble, quant à lui, être quelque peu demeuré dans les limbes.

Prochaines représentations les 5, 9, 12, 15, 18, 22, 25 et 28 mars.

Le ténor américain Michael Fabiano remplace Piotr Beczala les 25 et 28 mars

 

plume Frédéric Norac
2 mars 2015

Faust, Opéra-Bastille, Paris mars 2015. Photographie © Vincent Pontet, Opéra national de Paris.

 

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