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Florent Schmitt : sonate libre

Florent Schmitt, Sonate libre, Beata Halska (violon), Claudio Chaiquin (piano). Naxos 2015 (8573169)

14 novembre 2015, par Flore Estang ——

Malgré les difficultés que l’on sait pour la production de disques en France, la fin de l’année 2015 nous gâte en sorties courageuses de CD. Dans leur dernier album, deux artistes de talent, Beata Halska (violon) et Claude Chaiquin (piano), ont tenté un pari réussi : l’œuvre pour violon et piano de Florent Schmitt est interprétée avec brio, une maîtrise absolue et une expression juste au service de la musique de ce compositeur si peu connu. Son succès fut pourtant grandiose, en 1906, avec le Psaume XLVII, « évènement le plus important de la musique française depuis Pelléas », d’après Norbert Dufourq. L’humour décapant très personnel de Florent Schmitt n’avait rien à envier celui de l’auteur des Gymnopédies, avec le Sanglier des Ardennes, Suite en rocailles, Çançunik, Suite sans esprit de suite, Fonctionnaire MCMXII inaction musicale.

Superbe, la musique est magistralement étonnante, l’interprétation convaincante. Mais les dates du compositeur intriguent… Bien qu’il eût déjà trente ans en 1900, est-ce parce que Florent Schmitt est décédé en 1958 que sa musique ne paraît pas avant-gardiste en son temps et profondément innovante ? La Barcarolle (1901) évoque parcimonieusement les mélodies de Reynaldo Hahn, mais dépouillées de tout maniérisme. Par l’harmonie riche et les enchaînements surprenants des accords pianistiques, l’originalité de cette pièce est affirmée. Le caractère franc et massif du compositeur se ressent dans les mouvements animés du CD, par exemple le dernier mouvement de la suite pour violon et piano opus 110 (1947) intitulée Habeyssé.

Il est parfois difficile de suivre le discours musical d’une œuvre pour violon et piano, tant les mélodies semblent redondantes, la narration musicale un peu floue, la dramaturgie avançant puis reculant, au risque de donner le mal de mer aux auditeurs. Chez Florent Schmitt, au contraire, l’intensité expressive est telle, dans le contraste bien calculé des différents évènements sonores, le dialogue énergique des deux instruments, la reprise des thèmes, que la musique propose un déroulement sans ennui possible.

Après des recherches approfondies et un travail conséquent sur les partitions schmittiennes, les deux musiciens nous offrent des premières mondiales avec Quatre pièces, opus 25 (1901), le Scherzo vif (1913), Chant du soir (1895), et Habeyssé (1947). Rappelant certains accords de Chopin et des harmonies de gospels américains, l’harmonie du Lied, pièce initiale du CD, n’étonne point nos oreilles du xxie siècle, mais il fut écrit en 1901 ! À la fois délicat et ardent, subtil et puissant, le Lied dégage une rare énergie, dans une forme rondo d’expression à la fois romantique et aux accents profondément vingtièmistes. Dépouillée de toute subtilité salonnarde, l’écriture procure au discours intensité et émotion.

Tel, une mortification de Satie, le Chant du soir est d’abord dépouillé, au piano seul, affirmant, dans le mode mineur, le calme et le recueillement. Puis le violon chante une complainte qui peu à peu devient lyrique, les deux instruments se répondant sur un thème commun. Presque maladroit et pataud quand il est seul, le piano semble reprendre vie lorsque le violon lui insuffle son énergie mélodique presque vocale, l’écriture rappelant certaines mélodies de Debussy. Un profond crescendo vient alors réveiller des arpèges plus fournis, puis la musique se retient et se retire, rappelant à nouveau une ambiance de Chant du soir, sobre et discrète.

La Sonate libre en deux parties enchaînées (1919) dévoile des trésors d’invention mélodique à la fois au piano et au violon, qui dialoguent dans une relative liberté (plages 10-11). Jouant avec la modalité, l’écriture est proche de celle d’Hindemith (sonate pour alto évoquée dans un précédent article). Les pièces des deux compositeurs étant contemporaines, on peut supposer qu’elles ont reçu les mêmes influences, en particulier celle de Debussy, la partition sonnant vraiment « musique française ». Mais la Sonate libre de Florent Schmitt, composée en 1919 (!) évoque également une esthétique plus récente et personnelle, loin de Debussy et Ravel. Dynamisée par un rythme sulfureux, la partie de piano répond au violon de manière humoristique et parfois dramatique.

Florent Schmitt a composé dans toutes les formes musicales excepté l’opéra. Au lyrisme et à l’intensité dramatique de la Sonate libre, il ne manque que deux cordes vocales et un texte. D’une richesse et d’une variété exceptionnelles, cette pièce montre la palette expressive quasi infinie du compositeur, la tendresse exquise teintée d’orientalisme suivant une véritable « scène de ménage » entre les deux instruments. D’un lyrisme et d’une « modernité » surprenants, la densité de cette sonate d’un seul mouvement de près de trente minutes ne lasse pas l’auditeur qui goûte avec délectation l’interprétation animée et sensuelle des deux artistes d’exception.

Étudiant au Conservatoire de Paris, Schmitt fut élève de Fauré (1845-1924) et de Massenet (1842-1912). La filiation est claire. Certains de ses contours mélodiques (Scherzo vif, opus 59, no 2) rappellent parfois les airs charmants de Sophie dans Werther, mais la ligne mélodique s’envole vite vers des modulations et modalités très personnelles (plage 5). « Florent Schmitt’s music should be mentioned in the same breath as Debussy and Ravel » souligne la cheffe d’orchestre américaine Joann Falletta.

Florent Schmitt reçut le Grand prix de Rome en 1900 pour sa cantate Sémiramis. Membre de la Société des Apaches, il fut cofondateur en 1909 de la Société musicale indépendante avec Maurice Ravel, Gabriel Fauré, Émile Vuillermoz, Louis Aubert, Charles Kœchlin et Jean Huré. Il fut directeur du Conservatoire de Lyon de 1921 à 1924, chroniqueur du journal « Le Temps », de 1929 à 1939.

Malheureusement, antisémite patenté et collaborateur pendant l’Occupation, son indignité citoyenne fut loin d’être à la hauteur de ses qualités musiciennes, et bien que s’en sortant à moindres frais devant la commission professionnelle d’épuration, son œuvre disparut des programmes.

Site de Beata Halska

Flore Estang
14 nov 2015

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