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Journées Charles Bordes 2015 : Charles Bordes et Franz Liszt

Charles Bordes (1863-1909)

29 novembre 2015, par Strapontin au Paradis ——

Les journées Charles Bordes se sont déroulées les 6, 7 et 8 novembre à Tours et à Vouvray.

Depuis sept ans, les Journées Charles Bordes constituent un événement culturel annuel attendu à Tours, initiées par l'Association portant le nom du compositeur, fondée en 1999. Son directeur artistique, Michel Daudin, médecin, avait suivi une formation de chef de chœur au conservatoire de Genève avec Michel Corboz tout en chantant au sein de l'ensemble vocal de Lausanne. Après avoir créé deux importants festivals — Pâques musicales d'Aix-les-Bains en 1987 et Nuits romantiques du lac du Bourget en 1990 —, il fonde en 1999 un chœur de chambre, l'ensemble Charles Bordes qui s'est mû en association Charles Bordes.

Né à Vouvray en 1863, Charles Bordes fut l'une des figures majeures de la scène musicale française au tournant des siècles. Élève de César Franck pour la composition (il était considéré comme l'un de ses meilleurs élèves) et d'Antoine-François Marmontel pour le piano au conservatoire de Paris, il co-fonde la Schola Cantorum1, et exerce une influence considérable sur la réhabilitation et la promotion de la musique ancienne, notamment du chant grégorien et de l'école romaine de polyphonie.

Conférence du 6 novembre

Bordes devint en 1890 maître de chapelle de l'église Saint-Gervais. Au moment de la fondation de la Schola Cantorum, il dirigeait donc les chanteurs de Saint-Gervais, et de surcroît animait la revue musicale La Tribune de Saint-Gervais. À la même période, le pape Pie X fit éditer le premier livre de chants destiné à l'Église universelle, considérant ces plains-chants comme modèle de la musique liturgique. C'est dans ce contexte que Bordes collabora avec Dom André Mocquereau (1849-1930) de l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes2, avec qui il nourrissait une amitié depuis de longues années. La conférence de Daniel Saulnier, directeur de l'atelier paléographique de l'Abbaye de Solesmes et les éditions musicales et scientifiques de Solesmes de 1996 à 2010, s'articule autour de cette collaboration.

Quant à la communication de Nicolas Dufetel, intitulé Franz Liszt et le chant grégorien : entre tradition et modernité, elle présente les travaux de Liszt sur la création d'une nouvelle musique d'église « plus populaire et libérée de l'influence des airs et cabalettes d'opéra à la mode »3, que le compositeur défend dans son essai De la musique religieuse, publié à Paris en 1835. Après sa découverte de la pratique du plain-chant au milieu des années 1830, Liszt se documenta abondamment sur le chant grégorien dès les années 1850, et commença à composer des œuvres à caractères religieuses. Il conçut un plan pour la musique religieuse et le cardinal Hohenlohe l'invita en 1859 au Vatican pour le découvrir. Deux éléments principaux, la langue latine et l'idéal a cappella, conduisaient le projet de Liszt. Le conférencier développe ensuite le parcours de Liszt dans ce domaine à l'aide de documents et d'extraits musicaux.

Concert du 7 novembre

Les propos des deux chercheurs prennent une forme musicale concrète lors du concert de l'ensemble Ludus Modalis (ensemble vocal de 5 à 12 chanteurs, consacré au répertoire polyphonique de la Renaissance et du début du baroque) du lendemain 7 novembre. Le programme est construit autour de pièces de Liszt qui, 25 ans avant Charles Bordes, avait compris la nécessité d'une réforme des musiques liturgiques. L'œuvre de Venance Fortunat est présent ici comme un exemple de musique que Liszt et Bordes prenaient pour modèle. De son nom latin Venantius Honorius Clementianus Fortunatus, Venance Fortunat, natif de la région de Trévise en Italie vers 530, est consacré, vers 600, évêque de Poitiers. Poète, il compose de nombreux hymnes en vers latins, dont Vexilla Regis, hymne présenté ici, et Pange Lingua, qui sont de nos jours toujours chantés lors de cérémonies de l'Église catholique latine. Ses œuvres exercèrent longtemps d'importantes influences sur la liturgie latine. Liszt reprend Vexilla Regis de Fortunat en position liminaire et finale dans son Via Crucis, en imitations dans chacun des Saluts à la Croix, Ave Crux, parcourant l'œuvre. Michel Daudin précise dans le programme4 les deux éléments, de traditions bien différentes, conjugués à la référence constante au plain-chant :

  • Le choral luthérien, harmonisé tantôt à la J.S. Bach (O Haupt voll Blut und Wunden, de la Station VI), tantôt de manière plus wagnérienne (O Traurigkeit, à la Station XII) ;
  • Trois Stabat Mater dolorosa successifs reprenant le plain-chant, après chacune des trois chutes du Christ. Liszt s'y réfère à un poème de Jacopone da Todi (moine franciscain d'Ombrie mort en 1306) dont le texte était entré dans les livres liturgiques catholiques.

Les autres pièces de Liszt interprétées ce soir-là sont toutes inspirées du plain-chant, excepté deux œuvres pour orgue solo (Prélude et fugue sur B.A.C.H. et Adagio, qui est une transcription de la 4e Consolation).

Domine puer meus jacet

Le chef du chœur Bruno Boterf, confie à propos de cette œuvre qu'il a redécouverte :

 En utilisant le titre de Dialogue spirituel, Charles Bordes place résolument son œuvre dans la lignée des grands maîtres de la Renaissance […]. La première tentation d'un interprète […) est d'aborder la partition de la même manière qu'il le ferait face à une œuvre de Palestrina ou Lassus, Le Jeune ou Costeley. […] À la manière d'un audacieux Violet-le-Duc de la musique, il s'approprie la forme du « dialogue » pour la transcender, et non pas l'affadir. […] Comment ne pas goûter aux audaces figuratives de certaines tournures, à ces gammes par ton aux couleurs pré-debussystes, à cette modalité assumée, à ces accords qui… n'évoqueraient-ils pas l'écriture d'un certain Abbé ? 5

On peut donc établir un parallèle entre la manière d'aborder la musique ancienne de Liszt et celle de Bordes, même si les les œuvres des deux compositeurs ont un caractère musical fort différent.

Concert du 8 novembre

Orgue de Saint-Martin-Saint-Vincent de Vouvray. Photographie © Strapontin au Paradis.

Les Journées s'achèvent, en ce jour anniversaire de la mort de Charles Bordes, avec un récital d'orgue à l'église Saint-Martin-Saint-Vincent de Vouvray, ville natale de notre compositeur. Cet orgue avait été construit en 1889 par Laycock & Bannister, à Crosshills, au Royaume-Uni. L'abandon de nombreuses églises outre-Manche, une grande partie due au désintérêt religieux accéléré de la population, crée actuellement une situation critique pour la conservation d'instruments, parfois détruits sous les pelles de bulldozer, dans des projets de nouvelles constructions immobilières. Certains orgues sont sauvés in extremis et transportés à l'étranger pour une deuxième vie. C'est le cas du nouvel instrument de l'église de Vouvray, qui y a été restauré et installé récemment dans un transept, en attendant d'être déplacé sur la tribune. Le facteur David Bradési a ajouté un jeu de trompette pour plus de sonorité. La peinture sur les tuyaux apparents est une pratique courante chez les Anglais, afin de conférer une touche de gaîté à la couleur sombre du plomb et de l'étain.

Orgue de Saint-Martin-Saint-Vincent de Vouvray. Photographie © Strapontin au Paradis.

Vincent Grappy a étudié l'orgue avec François-Henri Houbart à Orléans, Marie-Claire Alain à Paris et Louis Robillard à Lyon. Pour le clavecin, il a été élève d'Olivier Beaumont à Paris et de Bob Asperen au conservatoire Sweelinck d'Amsterdam. Organiste titulaire des Grandes Orgues de la Cathédrale de Blois, il est directeur artistique du concours de musique de chambre « Musique au Centre » et enseigne l'orgue, le clavecin et la musique d'ensemble au conservatoire de Vierzon.

Le concert du 8 novembre constitue le premier moment purement musical en ce lieu, hors cadre liturgique. Avant le concert, Michel Daudin évoque l'inauguration du monument dédié, en 1923 par la Schola Cuntorum, à notre compositeur, un bas relief ornant la façade sud de l'église. Il cite un compte-rendu paru dans La Tribune de Saint-Gervais. Dans le programme, En mémoire de Charles Bordes de Guilmant fut composé pour la cérémonie funèbre du 18 novembre 1909, selon la tradition du « Tombeau » comme pour Couperin et Marin Marai. Parmi les œuvres de Franck, Cantabile fut transcrit par Bordes pour violon, violoncelle et orgue ou piano. Louis Vierne, professeur d'orgue à la Schola Cantorum à partir de 1912, est présent pour cet hommage à travers le célèbre Carillon de Westminster. Vincent Grappy introduit brièvement chaque pièce avant de la jouer, ce qui est fort utile pour mieux goûter son caractère. Après le récital, les mélomanes curieux se regroupent autour de l'orgue et de l'organiste ainsi que du facteur d'orgues, pour une amicale discussion.

Strapontin au Paradis
28 novembre 2015

1.Ll'établissement fut inauguré en 1896 grâce à la collaboration d'Alexandre Guilmant et de Vincent d'Indy qui en assura la direction de 1900 jusqu'en 1931.

2. Restaurée depuis 1833, l'abbaye poursuivait la restauration du plain-chant lancée par Dom Prosper Guéranger (1805-1875) et dont le travail international fut mené par Dom Joseph Pothier (1935-1923) en réunissant des musicologues. Dom André Mocquereau fut le successeur de ce dernier.

3. Programme des Journées Charles Bordes 2015, p. 10.

4. Ibidem, p. 16

5. Ibidem, p. 15.

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