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La Grande Guerre en musique

Doé de Maindreville Florence et Etcharry Stéphan (direction), La Grande Guerre en musique : vie et création musicales en France pendant la Première Guerre mondiale. « Études de musicologie » (4), Peter Lang, Bern 2015 [320 p. ; ISBN 978-2-87574-165-3 ; 36,50 €]

15 mai 2015, par Jean-Marc Warszawski ——

Ce livre projeté lors d'une journée d'étude à l'université Paris IV Sorbonne en 2010, puis étoffé, rassemble une petite quinzaine d'articles évoluant entre mémoriel, histoire, témoignage et documentaire.

Une partie est d'ordre biographique. On évoque Louis Fourestier, André Caplet, Fernand Halphen ou Reynaldo Hahn. On imagine mal ou avec sourire, à l'instar de l'auteur, le dandy dans son costume de pioupiou, qu'il devait toutefois porter crânement. Bénéficiant apparemment de protection grâce aux relations de son amant et ami Marcel Proust, il proteste, dans sa correspondance, avec une certaine insistance, de ne pas être envoyé au front des combats. Est-ce bien sincère ? Bienséance du temps ? Il semble que tous ceux qui n'y étaient pas assuraient vouloir y être.   On sourit également un peu de l'indiscipline (inconsciente ?) d'André Caplet prenant des fausses permissions, et on s'étonne que Lucien Durosoir ait l'imprudence de s'en ouvrir dans des lettres adressées à sa mère, qui étaient ouvertes par la censure.

On évoque aussi de manière analytique des œuvres : mélodies de Pierre Vellones, Le tambour d'Alfred Bruneau, une opérette patriotique et son symbole, La cocarde de Mimi Pinson. Lionel Pons propose même une « nouvelle acception du temps dans la musique française ». Il pense le démontrer à travers trois œuvres de Vincent d'Indy, Maurice Ravel et Darius Milhaud. Les analystes musicaux ont parfois tendance à s'enivrer et s'illusionner de leur rhétorique analytique, de quitter le monde réel au profit de la démonstration de leur démonstration. C'est le cas ici.

Il est question de l'organisation de la musique au front, le statut est complexe : musique de guerre ? Musique pour publier la guerre ? Exercice de la pensée ? Divertissement ? Prérogative de classe ? Pour l'organisation pratique, on revient au quintette formé à la demande du général Mangin. Depuis la publication il y a dix ans d'un choix de lettres rédigées au front par Lucien Durosoir (Deux musiciens dans la Grande Guerre, Tallandier 2005), un colloque et livre (Lucien Durosoir, un compositeur moderne né romantique, Fraction 2113) et diverses communications, ce n'est pas inconnu. Mais nous avons ici de nouvelles précisions, dont la liste détaillée des œuvres travaillées et les programmes.

L'introduction présente l'ouvrage « comme un nouveau maillon d'une chaîne fragmentaire de l'histoire de la musique qu'on souhaite restituer dans son intégralité ». Pour cela il faudrait s'assurer qu'il y ait bien quelque chose qu'on peut nommer histoire de la musique, ce qu'on entend par histoire, de quel type de chaîne il s'agit. Il n'est pas certain que l'accumulation de témoignages, voire leur peaufinage en le moindre détail puissent former l'intégralité d'une chaîne (comment le saurait-on d'ailleurs ?), et une historiographie. La spécificité et généralité ne se déduisent pas d'une collection de singularités, mais du questionnement qu'on pose au passé. Il nous semble qu'il y a un écart épistémologique entre décrire des choses qui se sont passées et dire de manière générique comment c'était, même si le décryptage documentaire est indispensable et se lit comme ici avec gourmandise, dès lors que cela meuble et interroge la tentative d'une vision s'ensemble, c'est-à-dire de ce qui est spécifique.

Y a-t-il une musique savante de guerre ? De paix ? Quel est le rôle social de la musique savante ? N'est-elle pas une des marques distinctives de l'élite sociale ? De ce fait, elle doit apparaître comme pureté artistique indépendante des conflits humains. Le général Mangin est-il un mélomane original ou ne se conforme-t-il pas aux prérogatives de son rang ? qu'en est-il des autres officiers supérieurs, de l'armée française, des autres armées y compris du côté allemand ?

L'évocation de l'opérette cocardière ouvre une fenêtre sur des musiques plus triviales qui peuvent se charger des choses concrètes de la vie, des sentiments terre-à-terre et des relations à la guerre, tout comme la chanson populaire (voir Mullen John, La chanson populaire en Grande-Bretagne pendant la Grande Guerre, Harmattan 23013), largement mise à contribution, les chansons de soldats, les officielles et celles qu'ils chantent, absentes d'un livre qui veut raconter « la Grande Guerre en musique ».... Mais aussi, qu'en est-il de la musique militaire ?

Belle ouverture des horizons avec le court essai sur la vie musicale à Angers pendant le conflit. Mais qu'en est-il en général à l'arrière des orchestres décimés (y compris populaires), des loisirs familiaux privés des hommes, des bals ? Voit-on des femmes apparaitre en plus grand nombre dans les orchestres ?

On est dans la réalité qui ne perd pas le nord des choses, avec la tentative de quelques éditeurs musicaux de rééditer tout le répertoire dans des éditions strictement françaises (en recherchant le soutien du gouvernement). Rachel Moore met l'accent sur l'aspect moral. Il peut être en effet indécent d'acheter des ou de jouer sur des partitions d'éditeurs allemands. Mais on aurait pu développer sur la tentative de conquérir un marché tenu par les grands éditeurs allemands, et par extension voir ce qui s'est passé dans d'autres branches des industries musicales, comme la facture de pianos (c'est tout le sens de toute guerre), là encore, également du côté allemand.

La commémoration du centenaire de la Grande Guerre n'a pas suscité une grande activité de recherche pour ce qui concerne la musique. Peut-être à cause du poison paralysant de la LRU qui vide et infecte de bureaucratie les ateliers de recherche universitaire au profit de belles vitrines trompeuses (là aussi l'offre prime bêtement sur la demande). La pression idéologique qui exige que tout devienne Europe sinon rien,  joue aussi peut-être son rôle.

Les quelques ouvrages parus sur le sujet dont celui-ci ont grand mérite et intérêt. Mais il serait profitable que leurs acteurs puissent se retrouver dans une (ou des) véritable équipe de recherche internationale distinctive (même limité dans le temps) au sein d'une faculté, afin non pas d'accumuler d'autres maillons d'une improbable chaîne, mais de fondre toutes ces approches acquises dans un projet historiographique (analyses musicales comprises : tout est histoire). Dans un autre monde peut-être.

Jean-Marc Warszawski
16 mai 2015

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