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La Jacquerie : Coquard est tout, sauf un toquard !

 

La jacquerieNora Gubisch, Véronique Gens dans La Jacquerie. Photographie © Marc Ginot.

 

Montpellier, 24 juillet 2015, par l'ouvreuse du festival ——

Il y a des jours avec, il y a des jours sans… Je découvre qu’après quelques années de bons et loyaux services mon patron me préfère Strapontin au Paradis. La jeunesse me pousse vers la sortie. Je le mets au défi de publier ma prose, à côté de la sienne. On verra. Autre déconvenue : l’attaché de presse me snobe et ne m’invite pas au pot qui suit traditionnellement chaque opéra nouveau. Je ne bois pas sans soif, mais c’est le lieu où les langues se délient, les potins circulent, les plumitifs et les pousseurs de glotte rivalisant de petites phrases perfides ou assassines. Tant pis pour lui, j’en sais assez. Lassé des inepties et des mauvais procès instruits par les gazettes imprimées, les locales en particulier, je vide mon sac.

Alexandre D., dont l’empire grandit à mesure que le pactole de la citoyenne Bru lui permet d’imposer ses choix aux directeurs — qui tirent le diable par la queue — nous a vanté les mérites de cet opéra qu’il a fait programmer : il nous affirme que La Jacquerie s’inscrit dans l’héritage wagnérien et que Lalo, auteur du seul premier acte, « puise abondamment dans le réservoir thématique de Fiesque »2, son opéra de jeunesse,… que la création, en 1895, trois ans après la mort de Lalo, est un « triomphe unanime ». Affirmations à nuancer pour le moins3. Pratiquement rien sur Arthur Coquard4, à qui l’on doit la totalité de la part originale de cette partition. Étonnante amnésie pour un musicologue prétendu curieux et informé.

Justement renommé pour son Roi d’Ys, puis son Werther, Édouard Blau a su tirer de la pièce de Mérimée une action resserrée sur quelques personnages attachants par leur vérité psychologique.

Dans les environs de Beauvais, au milieu du XIVe siècle. la colère gronde. Les paysans ne peuvent plus supporter la misère et l’oppression. Le Comte de Sainte-Croix veut marier sa fille, Blanche, au Baron de Savigny, et exige que ses vassaux et serfs payent la dot. Guillaume (personnage historique !), bûcheron de son état, prend la tête de la révolte. Paris s’est insurgée, Robert en revient et retrouve sa mère, Jeanne. Il est choisi pour conduire le soulèvement. Les paysans tuent le Comte, et sa fille n’est épargnée que par l’intervention de Robert qui a reconnu en elle celle qui l’a sauvé à Paris. La répression des seigneurs gagne le terrain perdu par les Jacques. Encerclés par ces derniers irréductibles, eux-mêmes promis à la mort, Blanche et Robert osent s’avouer leur amour. Si les seigneurs sauvent Blanche, Robert n’échappe pas à la dague de Guillaume, Blanche sera cloîtrée. Grand opéra historique donc, à la Meyerbeer, mais traité d’une tout autre manière.

Quelques mesures d’introduction suffisent à créer la tension dramatique. Le dialogue entre l’autoritaire Sénéchal (Patrick Bolleire) et le chœur explicite le conflit. Jeanne (Nora Gubisch) chante « L’enfant rêvait de s’instruire et d’apprendre », pour lequel elle devra double contribution. Guillaume, le bûcheron, entonne son « Jacques Bonhomme » avec des accents farouches. Survient Robert — le fils de Jeanne  — qui narre ses mésaventures parisiennes. Quelques belles phrases des cordes, c’est bien tourné, joliment fait. Après une brève transition orchestrale, le Comte et le Baron, (« C’est Étienne Marcel »), son futur gendre, s’entretiennent de la situation à Paris.  Blanche (Véronique Gens) se soumet à l’autorité de son père, mais garde en mémoire le blessé qu’elle a sauvé (« L’Angélus »), sur un beau contrechant des violoncelles. La fraîcheur innocente, la simplicité candide de l’émission, la force expressive naturelle de ce chant toujours intelligible en font le premier grand moment de l’opéra. Le trouble la gagne lorsqu’elle reconnaît Robert. Ici s’arrête le travail de Lalo.

Celui de Coquard, malgré l’effort de fidélité à Lalo, se démarque nettement de l’influence wagnérienne qui caractérisait le premier acte. La qualité de l’inspiration, de l’écriture (franckiste, riche en motifs récurrents), et de l’orchestration est remarquable. La mélodie continue, l’importance accordée au langage orchestral, à l’intelligibilité du texte, de somptueux préludes orchestraux (et l’utilisation du cor anglais solo dans celui du 4e) ne suffisent pas à qualifier cette musique de wagnérienne. Car il s’agit d’une musique authentiquement française, légère ou puissante, souple, fine, colorée, originale, construite avec soin, avec des contrepoints remarquables, des modulations hardies et expressives, sans longueur ni concession. Le rôle dévolu au chœur des paysans est extrêmement important : interventions ponctuelles comme étendues, retenons le beau Stabat  mater , à la fin du second acte, et l’important « Mai » qui ouvre le 3e , avec son chœur de femmes, central, le chœur bouche fermée qui suit, mais aussi l’intervention a cappella du finale. Coquard, auteur de nombreuses partitions chorales, sait manifestement écrire pour cette formation.

Le rôle essentiel de l’orchestre ne relègue pas les voix dans une fonction purement narrative. Le lyrisme n’est pas exclu, tant s’en faut, mais l’écriture vocale ne semble rien devoir à Wagner ou à Verdi. Le duo final, très loin des conventions désuètes, est d’une exceptionnelle qualité dramatique et musicale. L’infinie douceur, extatique, rompue avec une violence terrible nous donne le frisson.

Ce grand opéra héroïque, concis, fort, dont la richesse était insoupçonnée, est servi par de magnifiques interprètes. Blanche est chantée, habitée, par Véronique Gens. Sensible, juste de ton, de la fraîcheur du premier acte à l’incandescence du finale, elle donne à son personnage une vie singulière, avec le médium généreux, sonore, plein, qu’on lui connaît, mais aussi des aigus dont elle sort glorieuse, transfigurée. Nora Gubisch a endossé une fois encore les habits de Marie Delna, créatrice du rôle6. Elle a la maturité de Jeanne. Elle semble peiner au premier acte où on souhaiterait davantage de legato. Mais ces réserves s’estompent vite. Son dialogue, puis son duo avec Blanche, qui ouvre le 4e acte, sont d’une intense force expressive.

La jacquerie Les hommes de La Jacquerie. Photographie © Marc Gillot.

Loin de démériter, les hommes s’y révèlent exceptionnels, eux aussi. « Ah ! si j’avais vingt ans de moins… » me confie mon amie la Comtesse. Robert (Charles Castronovo) a le rôle le plus lourd. Splendide ténor, vaillant, passionné, tendre, toutes ses interventions sont un régal. La force ou la violence contenue ou libérée de Guillaume trouvent leur meilleur interprète en Boris Pinkhasovich. Quant à l'extraordinaire Jean Sébastien Bou, qui a sauvé la production, compromise par un chanteur défaillant, il campe un Comte de Sainte-Croix tout à tour autoritaire et émouvant, d'une vérité singulière. Le Sénéchal de Patrick Bolleire, comme le Baron de Savigny (Enguerrand de Hys) complètent cette remarquable distribution.

Le Philhar joue avec engagement cette belle partition, dirigé magnifiquement par Patrick Davin. Les équilibres sont toujours savamment dosés, avec une dynamique rare, permettant un travail chambriste comme de grandes envolées atteignant le paroxysme dans la scène finale.

L’histoire n’a pas retenu le nom d’Arthur Coquard. La partialité est flagrante et cette prestation est de nature à lui rendre justice. Coquard sort vainqueur de l’inévitable comparaison entre les parties dues à chacun des compositeurs. Par delà une saine curiosité, toute son œuvre, riche et variée, mérite maintenant d’être visitée par des interprètes engagés. Sans doute de belles découvertes en perspective !

L’Ouvreuse
24 juillet 2015

 

1. l’intarissable Comtesse, que je soupçonne d’avoir été au nombre de ses conquêtes, me souffle malicieusement sa trouvaille de l’instant : « Rocard ? un vrai coq ! »  (contrepet facile)

2. en 2006, le Festival de Montpellier nous avait fait connaître ce Fiesque, dirigé par Alain Altinoglu.

3. Le premier acte fut boudé, le second acclamé… (Servières).

4. Se consacre tardivement à la musique (à 34 ans). Fait partie de la « Bande à Franck », avec Duparc, entre autres. Vit de ses critiques pour plusieurs organes de presse. Directeur de l’Institut National des Jeunes Aveugles de 1891 à 1899, il laisse une œuvre abondante, illustrant à peu près tous les genres vocaux et instrumentaux, complètement oubliée, bien qu’éditée en son temps, en dehors de l’achèvement de La Jacquerie. À réhabiliter de toute urgence ! Patrick Davin a souligné à l’issue du concert l’admiration qu’il portait au compositeur.

5. comparez le début du lamento de Jeanne « L’enfant rêvait de s’instruire » et l’andantino cantabile du duo « J’avais juré, pardonnez mon erreur » ; « Jacques Bonhomme » et « Il ne dormait pas, le lion » ; l’entrée du Comte et du Baron au monologue d’Hassan du 2e acte de Fiesque ; « Pourquoi ne pas l’aimer », pendant l’Angelus du 1er acte,  est rigoureusement semblable à  l’air de Léonore, au 3e de Fiesque … Parler de « réservoir » thématique, alors qu’il y a réemploi, voire auto- plagiat ou démarquage, n’est-il pas abusif ? Lalo, particulièrement à la fin de sa vie, avait le travail lent et difficile. La maladie et la vieillesse n’y étaient pas étrangères. En dehors de l’écriture de la symphonie en sol mineur, ses dernières années ont été exclusivement consacrées à des reprises d’œuvres antérieures.

6. on se souvient de sa Vivandière, de Benjamin Godard, re-créée ici même, il y a tout juste un an, sous la direction de Patrick Davin. Œuvre, dépourvue de réel intérêt musical, anecdotique. Le programme que le Palazzetto Bru Zane a concocté pour la saison prochaine est largement consacré à ce compositeur qui sut plaire en son temps…

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