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La réception française de la musique de Janáček

Colomb Joseph, Janáček en France : de l'indifférence à la reconnaissance. La réception française de la musique de Janáček (préfaces par Éric Baude et Alain Choptil-Fani, contribution de Jophn Tyrell). Les éditions de l'Île bleue, 2014 [564 p. ; ISBN 978-2-917992-15-9 ; 35 €]

17 février 2015, par Jean-Marc Warszawski

Dans ce livre, Joseph Colomb propose une étude sur la réception du compositeur Leoš Janáček (1854-1928) en France. Pour ce faire, il a rassemblé une documentation impressionnante, pratiquement tout ce qui a été écrit en français sur le personnage, livres, articles, programmes de concerts, y compris des sources indirectes, comme les relations franco-tchécoslovaques entre musiciens, en y ajoutant la discographie.

Il est vrai, l'auteur le constate, comparé à d'autres compositeurs, ce n'est pas tant foisonnant, entre un intérêt certain à la fin des années 1920 et la découverte de ses opéras sur les scènes françaises à partir des années 1970.

Peut-être, afin de mieux conceptualiser le terme « indifférence » en sous-titre du livre, aurait-il été salutaire d'apporter un peu plus d'attention à la presse spécialisée, comme la « Revue Pleyel » dans le milieu des années 1920, « Appogiature, revue d'études et d'informations musicales », au début des années 1930, « La Revue internationale de musique » à la fin des années 1930, voire la très intellectuelle « Revue française de Prague » dès les années 1924 et suivantes, et autres ouvrages.

Malgré le magnifique travail de rassemblement documentaire, ce livre n'est pas une réussite. D'abord parce que relecteurs et correcteurs de la maison d'édition ont, tant s'en faut, manqué d'exigence. Ensuite parce que l'auteur, admirateur inconditionnel du compositeur, pose la question trop simplement dans le plus parfait cérémonial mémoriel. Il est pour lui incompréhensible, fautif, injuste que Janáček ait si peu de place dans la vie musicale française. Les réponses sont donc placées avant les questions.

L'auteur réduit la réception de la musique de Leoš Janáček en France à la notoriété publique, ce qui n'est qu'un aspect. La notion de réception n'est pas une chose simple, surtout lorsque l'étude englobe une longue période qui nécessite des ruptures méthodologiques, parce qu'on ne peut comparer les moyens de diffusion, la sensibilité, le goût, etc. de 1920 avec ceux de 1980 (il faut emmener tout cela avec !). En fait la vraie problématique serait plutôt « Comment a-t-on inventé Janáček en France ? », liée à cette autre « comment a-t-on inventé Janáček en Tchécoslovaquie », avec un point de vue personnel critique. Mais pour l'auteur Janáček existe d'avance, ce qui est une erreur. Le goût, l'engouement, sont des constructions sociales.

Il aurait fallu explorer, nous dire l'importance de l'œuvre de Janáček, sa spécificité musicale, ses apports, sa beauté, ce qui pouvait séduire, mais aussi heurter, là où de toute évidence on lui a préféré (pourquoi pas ?) le lyrisme occidentalisant d'une Moldau de Smetana ou d'une Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, dessinant ainsi les modèles de ce qu'on appelle à tort « musique nationale » tchèque, excluant en partie la musique de Janáček avec ses rudesses populaires, ses curiosités tant mélodiques qu'harmoniques.

Il est patriote, comme l'est la bourgeoisie tchèque, mais il est du parti du peuple et russophile (on pourrait comparer avec le rustre alcoolique Moussorgski), il est un révolutionnaire, et de fait se marginalise et marginalise sa musique qui ne regarde pas assez vers l'Ouest. Mais ce qui sonnait bizarrement évoquant un monde peu recommandable (le peuple réel) dans les années 1920, sonne moderne et dans l'esprit du temps dans les années 1970 (post 1968).

Malheureusement, en justicier de l'histoire, plus occupé à sauver la mémoire de son héro qu'à dire comment les choses furent, Joseph Colomb officie en juge et gardien du temple de sa vérité, et manque son sujet qui est en fait lui-même et son érudition (c'est la seule ligne de sens cohérente qu'on peut suivre), distribue les bons points et les mauvais, corrige ses prédécesseurs, fait un procès à la musicologie, sans penser que cette discipline n'a pas à dire le bien ou le mal, ou à se recueillir devant des monuments mémoriels.

En fait, on a l'impression qu'on reproche aux autres ses propres lacunes, et que d'une certaine façon on ne comprend pas qu'on puisse ne pas partager sa propre passion (d'où « indifférence » dans le sous-titre). Dans le fouillis des choses, cela donne un ton aigre d'aide comptable dans une nouvelle de Marcel Aymé assez désagréable. C'est dommage.

Une fois de plus on conseillera la lecture de Kant (Anthropologie du point de vue pragmatique), quand il évoque les « les géants de l'érudition, qui en sont aussi les cyclopes, car il leur manque un œil : celui de la vraie philosophie qui permet à la raison d'utiliser opportunément cette masse de savoir historique qui pourrait charger cent chameaux. ».

Jean-Marc Warszawski
17 février 2015

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