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La sublime violence de  « Lady Macbeth de Mtsensk » tétanise l'opéra de Monte-Carlo

 

Nicola Beller Carbone (Katerina Lvovna Ismaïlova). Photographie © Alain Hanel - OMC.

Monaco, 25 avril 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Commençons par la fin : le rideau tombe à l'issue de la présentation de gala, vendredi 24 avril salle Garnier, de Lady Macbeth de Mtsensk, opéra en 4 actes et 9 tableaux de Dmitri Chostakovitch créé au Théâtre Maliï de Leningrad le 22 janvier 1934. Personne ne conteste la brillante réussite de cette première production à Monte-Carlo. Toutefois, malgré quelques audacieux bravi, les applaudissements chaleureux dont chacun voudrait sincèrement gratifier l'équipe, de la direction d'orchestre aux chanteurs en passant par la mise en scène, s'expriment avec une étrange réserve, une sorte de retenue inquiète : serait-ce la présence dans l'assistance du fils du compositeur russe qui impose cette attitude de respect en forme d'hommages ? Car l'histoire de Lady Macbeth de Mtsensk tout comme l'œuvre elle-même, regorge d'une violence inouïe dont la densité et la fulgurance écrasent toute réactivité humaine. L'ombre angoissante de Staline plane encore sur cette « tragédie satirique » tirée d'une sanglante chronique de la paysannerie russe : le dictateur géorgien qui prenait un plaisir sadique à humilier ses partisans comme ses adversaires (« Joseph Staline : un cas clinique de sadisme non sexuel », Erich Fromm, La passion de détruire, Robert Laffont, 2001, pp. 298-301) et dont certains se réclament encore à Moscou, commanditera la publication le 28 janvier 1936 dans la Pravda d'un article virulent « сумбур вместо музыки » (« le chaos en lieu et place de la musique » et non « le chaos dans la musique » dans une traduction frôlant le contresens) qui dénonce pêle-mêle « le danger d'une telle tendance dans la musique soviétique », « la laideur gauchiste » et « la course à l'innovation petite-bourgeoise » de l'œuvre. Lady Macbeth restera interdite en URSS pendant près de trente ans et Dmitri Chostakovitch tombera en disgrâce jusqu'à la mort du « petit père des peuples ».

Nicola Beller Carbone (Katerina), Micha Didyk (Sergueï) et L'Udovit Ludha (Zinovi). Photographie © Alain Hanel - OMC.

Dans l'impressionnante mise en scène de Marcelo Lombardero, cet article en cyrillique devient une toile de fond, en alternance avec une enseigne lumineuse et pourtant glaciale : скотобойня (abattoir). Les décors signés Diego Siliano sont aussi grisâtres, les costumes de Luciana Gutman aussi ternes et les lumières de José Luis Fiorruccio aussi blafardes que l'existence de l'héroïne répétant inlassablement « kak скучно » (comme je m'ennuie !). De la chambre cafardeuse au misérable goulag sibérien, rien ne manque pour suggérer le réalisme de cet univers dépressif et concentrationnaire.

Alexeï Tikhomirov (Boris), Alexander Teliga (Le-pope) et Nicola BellerCarbone (Katerina). Photographie © Alain Hanel -OMC.

La direction de Jacques Lacombe, récemment aux commandes de la philharmonie monégasque pour accompagner la soprano Diana Damrau, relève avec brio les multiples défis techniques d'une partition pétrie de styles différents et où sont embusqués de soudains contrastes musicaux : en témoignent, somptueusement interprétés par l'orchestre philharmonique de Monte-Carlo, quatre interludes aussi substantiels que dissemblables, une valse grotesque révélant la concupiscence du beau-père, de courts leitmotivs instrumentaux pour chacun des personnages — superbe violoncelle sur la plainte lancinante de Katerina « никто… » (personne ne viendra…) —, des cuivres retentissants en provenance des loges latérales pour rythmer les frasques sexuelles du couple — le crescendo pour la montée orgasmique et le glissando chuté pour la détumescence de l'organe pénien ! —, des tutti orchestraux d'une terrifiante ampleur dramatique.

Lady Macbeth de Mtsensk. Photographie © Alain Hanel - OMC.

Outre les chœurs de l'opéra, resplendissants du fortissimo au pianissimo, efficacement conduits par Stefano Visconti, la distribution des voix, des seconds rôles aux principaux personnages, ne laisse de séduire : Nicola Beller Carbone incarne Katerina Lvovna Ismaïlova avec une indescriptible fougue vocale nourrie d'aigus les plus éblouissants, qu'ils soient projetés ou susurrés. Entendue dans un étincelant Rheingold l'année passée sur le Rocher la soprano allemande qui a grandi en Espagne et s'est perfectionnée auprès d'Astrid Varnay, suscite, malgré son crime, la sympathie en devenant l'égérie d'une révolte féminine contre le machisme archaïque avec son magnifique arioso de la scène 2 « много вы мужики » (beaucoup d'entre vous, les gars…) ou sa belle résignation mélancolique à la scène finale « влесу, в самой чаще есть озеро » (dans la forêt, le plus souvent, il y a un lac…).  La basse russe Alexeï Tikhomirov excelle vocalement et scéniquement dans le rôle de son beau-père, Boris Timofeïevitch Ismaïlov : ses graves saisissent par leur stabilité et leur profondeur abyssale, notamment lorsqu'il termine son air au second tableau de l'acte I « все расскажу » (je lui dirai tout) en tenant la dernière syllabe sans faiblir. Il s'impose aussi dans sa réflexion désabusée et non dénuée de drôlerie au début de l'acte II sur sa « старость » (vieillesse). Campé par le ténor russe Micha Didyk, Sergueï, l'amant de l'héroïne, enchante lui aussi par une voix puissante dont les accents confinent au lyrique dans les notes hautes. Tous méritent une mention particulière pour avoir contribué à l'excellence vocale de cette production :  le ténor slovaque L'Udovit Ludha (Zinovi Borissovitch Ismaïlov), la mezzo-soprano Carole Wilson (Aksinia), le ténor Aleksandr Kravets (Le balourd miteux), la basse russo-américaine Nikita Storojev (L'employé du moulin / L'inspecteur de police), la basse russe Grigori Soloviov (Un serviteur / Un sergent/Un policier), le ténor moldave Vadim Zapletchny (Le cocher / Le maître d'école), la basse russe Iouri Kissine (Le portier / Une sentinelle), la basse polonaise Alexander Teliga (Le pope / Un vieux forçat) et la mezzo-soprano russe Maïram Sokolova (Sonietka). Vincenzo di Nocera (1er ouvrier), Pasquale Ferraro (2e ouvrier), Thierry Di Meo (3e ouvrier) et Annouchka Pejovic (Une femme déportée) ainsi que de nombreux figurants (Jean-François Bizieau, Cédric Gonnet, Pietro Lattanzio, Alain Louis-Jacquet, Nicolas Payan, Yann Pedro Nicolic, Francesco Tripodi et Nicolas Vitale) illustrent l'ampleur humaine de cette Lady Macbeth de Mtsensk qui fera indubitablement référence pour s'inscrire dans le prestigieux répertoire de l'opéra monégasque.

 

Monaco, le 25 avril 2015
Jean-Luc Vannier

Micha Didyk (Sergueï), Nicola Beller Carbone (Katerina) et Maïram Sokolova (Sonietka). Photographie © Alain Hanel - OMC.

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