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Le Sirba Octet Espace Cardin à Paris

 

Sirba Octet. Photographie © D. R.

Paris, Samedi 21 novembre 2015, par Flore Estang —

« J'ai conçu ce programme en m'inspirant de l'itinérance, de la migration de la musique et des hommes, en reliant en quelque sorte des « ponts » entre la Roumanie, la Moldavie, la Russie et la Hongrie […] » (Richard Schmoucler, directeur artistique et premier violon du Sirba Octet).

Conçu avec une poésie rare, le concert-spectacle commence une projection cinématographique, image vieillie et sépia évoquant les films d'avan-guerre (film de Bernard Martinez). Dans une demeure rustique, des musiciens sont endormis. Sortes de fées de la musique évoquant l'ambiance d'un conte, deux petites filles tentent de réveiller le contrebassiste, sosie de Groucho Marx, et ne peuvent le réanimer qu'en jouant elles-mêmes au violon un thème populaire (Hora de Bessarabie). Cette mélodie reviendra à la fin du spectacle. Noir. Deuxième séquence : le rideau de projection se lève et le Sirba Octet apparaît derrière un voile qui adoucit les couleurs chaudes et boisées, jaune et ocre, rappelant les teintes vernies des instruments à cordes. Le public réalise alors que les personnages du film sont maintenant sur scène. Voyage temporel, poétique et musical, la musique klezmer est envisagée à la fois comme intemporelle et riche en racines profondes et puissantes. « Les ashkénazim ont puisé une partie de leur force dans la musique. Bien que chassés et maltraités, ils n'ont cessé de chanter et danser, la plupart de leurs chants évoquant la tristesse, mais aussi l'amour et la joie »1. Préparé avec minutie, le concert-spectacle est également rythmé par le jeu des lumières évoluant, à la seconde près, en fonction des participations des musiciens. Sous forme de douches blanches au sol, l'éclairagiste met en évidence les solistes, alliant plaisir musical et visuel. A peine le pianiste a-t-il posé les doigts sur le clavier que la lumière le douche. « C'est un mémorial de la Vie ! d'une vie d'amour disparu […] ; l'expression de toute une époque qui a existé et qui n'est plus là, mais qui existe toujours dans l'âme de ceux qui savent comprendre » (Ivry Gitlis, 2014).

Sirba Octet. Photographie © D. R.

« Une image modeste mais très fidèle de la musique klezmer avait été donnée en 1920 par Serge Prokofiev qui faisait ainsi entrer pour la première fois et par pur hasard ce genre populaire dans la salle des concerts dits classiques »2. Dans l'acoustique parfaite de l'Espace Cardin, le Sirba Octet continue la tradition, puisque les musiciens, de formation classique, puisent au sein de cette musique et expriment avec talent et virtuosité, la joie, la peine, l'humour qui est omniprésent.

Le nom « Sirba Octet » « fait référence à une danse traditionnelle roumaine », « chacun des titres conserve l'authenticité et l'identité dont nous sommes les porteurs, les transmetteurs au service d'un voyage musical […] » (David Schmoucler).

Grâce à l'arrangeur Cyrille Lehn, l'octuor (quintette à cordes, clarinette, cymbalum et piano) sonne parfois comme un grand orchestre. Parfois le quintette à cordes joue seul et l'apaisement s'installe. Alternativement mélancoliques et survoltées, les mélodies jouées à la clarinette (Philippe Berrod) participent à la construction du spectacle-concert. Le virtuose jongle avec brio en variations sur tous les thèmes, déroulant des myriades de notes sur un tempo époustouflant, tout en dansant, sautant sur place, allant trouver les enfants dans la salle (là tout le balcon se lève pour regarder), le public s'esclaffe et bat des mains. Les instrumentistes communiquent à la salle entière les émotions de cette musique alternativement désespérée et jubilatoire. Les arrangements sont conçus pour mettre en valeur parfois le chant du violoncelle (Claude Giron, la seule femme du groupe), auquel répond celui de l'alto (David Gaillard). Les instruments s'interpellent, les mélodies se superposent au point de ne faire plus qu'un, le timbre de l'un imitant celui de l'autre. Un trio à cordes original (alto, violoncelle et contrebasse) est du plus bel effet. Au cymbalum, la dextérité de Iurie Morar, s'accorde pleinement avec celle de ses partenaires. Les gags subtils avec son voisin clarinettiste égaillant le spectacle. Le soliste offre un poétique « solo à double timbre », la main gauche jouant la mélodie en pinçant les cordes, la main droite tapant les arpèges de l'accompagnement avec la mailloche). À la fois instrument à cordes frappées et pincées, le cymbalum dévoile ses possibilités expressives, complété par le piano, avec lequel il s'accorde étrangement. L'instrument caractéristique de la musique populaire hongroise et le représentant de la musique de salon européenne s'entendent bien (dans tous les sens du terme). Le pianiste virtuose Yann Olivo jubile, les mains virevoltant au dessus du clavier, les pieds sautillant sous le fauteuil, la tête scandant le rythme collectif. Passant sans transition d'un rôle rythmique (accompagnement des morceaux rapides) à celui de soliste (genre concerto romantique).

La réalisation musicale du Sirba Octet est à ce point travaillée et riche que l'on ne se pose pas la question d'une quelconque authenticité. Parcourant le monde depuis plusieurs années, le groupe, aprèz Krakauer et d'autres, a pris le chemin  de la klezmer-world music, laquelle, associant des musiciens d'origine classique, défend avec honnêteté et investissement total, le répertoire populaire.

La structure des airs interprétés est presque toujours la même : exposée par un ou deux instruments, la mélodie chante, lente et mélancolique. Caractérisée par un intervalle (ah ! cette seconde augmentée) ou une ligne particulière, elle se déroule dans un rubato langoureux.

D'autres instruments enrichissent peu à peu harmoniquement la mélodie initiale et un crescendo naturel et tranquille s'installe. Après un bref silence, le tempo devient allegro, le rythme saccadé, l'énergie collective rassemblée pour une accélération vertigineuse jusqu'à l'apogée et l'accord final triomphant. Malgré et grâce à cette construction quasi constante, le public goûte avec plaisir le passage de relai entre les instruments qui se répondent et rivalisent de virtuosité.

Les musiciens enchaînent les facéties  et  les gags. « Il faut que cela soit spontané, pas trop préparé, sinon cela ne semble pas naturel » précise le clarinettiste et clown de service.

L'émotion est à son comble lors de mélodies mélancoliques dont le répertoire yiddish est riche.

 

1. Frans C. Lemaire, Le destin juif et la musique, trois mille ans d'histoire, Librairie Arthème Fayard, 2001.

2. Stella-Sarah Roy, Musique et traditions ashkénazes, L'Harmattan, 2002, p. 13.

 

Flore Estang
21 novembre 2015

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