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Le souffle en musique

Joubert Muriel, Le Touzé Denis (direction), Le souffle en musique. « melotonia », Presses universitaires de Lyon, Lyon 2015 [198 p. ; ISBN 978-2-7297-885-6 ; 18,00 €]

 

1er avril 2015, par Jean-Marc Warszawski ——

Ce livre collectif qui disserte en une dizaine d'articles sur la proposition « le souffle en musique », est plus que bienvenu au regard de la grisaille et la paralysie qui nous semble gagner peu à peu l'université de la pensée critique — musicologie comprise — mais aussi l'activité musicale en général, vu la liste impressionnante des destructions de toute nature : intermittence, orchestres, écoles de musique, festivals.

On se réjouit donc qu'il y ait encore du souffle collectif, même s'il faut être attentif à la remarque du philosophe Bernard Sève, quant au fait que le souffle peut tout autant évoquer la lourdeur et la dévastation — il pense à « souffler comme un bœuf », au déchaînement des éléments — que l'esprit divin. Mais nous prendrons garde aux patinages sémantiques, poésie et métaphores aidant, et à ne pas embrasser, comme on nous le propose de loin en loin, l'illusion d'une pensée immatérielle : Il n'y a pas de monde immatériel. Peut-être Bernard Sève va-t-il un peu vite en besogne quand il suggère (souffle ?) l'union des penseurs matérialistes et idéalistes autour du concept de souffle (ce n'est pas du vent). L'emploi des mêmes mots ne signifie pas le partage d'horizons de pensée communs. Mais poser l'ambiguïté est un bon prélude à l'exploration du sujet, amorcée avec Jean-Jacques Rousseau, pour lequel la musique pourrait être un troisième souffle après le vent et la respiration, et enfin poser la question «... en quoi la musique présente-t-elle un concept spécifique du souffle ? ».

On comprend la richesse du sujet, car le souffle pulse le chant, tous les instruments à vent humain mais aussi à soufflerie mécanique comme l'orgue, ce sont les métaphores, avoir du souffle, c'est avoir de l'énergie, de l'émotion, du panache, c'est tenir dans le temps, etc. On dit ces choses tant pour les musiciens que pour les œuvres.

L'article de Bernard Sève justifie donc (après l'introduction de Muriel Joubert), la diversité des articles publiés dans ce livre.

François Picard, musicologue grand connaisseur des pratiques musicales chinoises et lui-même multi instrumentiste soufflant, s'étonne avec la notion de « qi », le « souffle-énergie », que les musiciens ne localisent pas nécessairement dans les poumons, mais trois pouces sous le nombril. Il propose une analyse comparée de deux partitions pour flûte du « saule argenté », l'une chinoise, l'autre occidentalisée, pour montrer les différences dans l'organisation du souffle et compare dans le même esprit, à l'aide de sonagrammes, deux enregistrements.

Il est encore question de sonagrammes avec Céline Chabot-Canet, dont on suit avec intérêt depuis plusieurs années les travaux originaux sur — nous dirons — la spécificité musicale du microphone, ou de ce que permet le microphone dans la variété. Elle livre un article de grande densité, avec une belle assise épistémologique, qui étudie les différentes formes expressives que le souffle en lui-même, quand il ne « se métamorphose pas en chant », peut servir l'expression en s'appuyant sur divers exemples : Biolay, Piaf, Nougaro, Barbara, Anne Sylvetstre etc.

Article d'ampleur également avec Odile Jutten autour de l'orgue, ses spécificités locales, l'importance physique et symbolique du souffle, l'influence de ce dernier sur les compositions, sur le jeu des organistes, les questions reliant l'esthétique et les solutions technologiques. Elle compare les styles de quelques compositeurs majeurs, rappelle que l'introduction de l'orgue, instrument païen, à l'église n'a pas été l'évidence. Écho à la remarque de Bernard Sève, l'alimentation en vent de l'instrument n'a pas été interprétée positivement, l'orgue a finalement apprivoisé l'église et son installation consacrée. De là à en faire un objet sacré, il y a tout de même un pas théologique à accomplir. L'auteur n'oublie pas l'orgue démoniaque du Capitaine Nemo, imaginé par Jules Vernes dans les profondeurs marines. Quant aux athées, il semble qu'ils n'aient pas de place sur notre planète.

Denis Le Touzé dans son exercice favori, l'analyse musicale, cherche à montrer comment Debussy évoque le souffle dans le prélude à l'après-midi d'un faune. Certes dans la métaphore (plus subtilement que celle des figuralismes), mais aussi dans l'écriture musicale, parce que la longueur et le mouvement des phrases, les timbres, peuvent aussi évoquer le souffle.

On pourrait lire l'article de Makis Solomos, qui examine la présence du souffle dans les musiques d'aujourd'hui, depuis les titres jusqu'aux réalisations musicales, comme un miroir musicologique à celui de Bernard Sève. Entre souffle physique et esprit du souffle, une large place est faite à l'œuvre de Iannis Xenakis.

Très poétiquement et assez brièvement, Bertrand Merlier présente son œuvre L'apparition de l'ange, composé uniquement de souffles de flûte traversière, créée à Lyon en 2011, plus techniquement, Michel Chion évoque trois aspects musicaux de la notion de souffle, technique, acoustique et physiologique, symbolique, et la manière dont il les met en œuvre dans ses compositions.

Le lecteur trouvera avec ce livre un bon format, un grand soin de présentation typographique, et rédactionnel au point d'en faire un ouvrage abordable par un large lectorat intéressé, des idées originales à moudre en chaque article. Un prochain numéro est annoncé, « Le rire et la musique ».

Malheureusement, nous ne comprenons pas la présence de l'article de Jacques Viret, accumulation de lieux communs sans articulation pour la forme, libelle ésotérique pour le fond, stupidité pour l'ensemble. Contrairement à un monument du genre que Joscelyn Goodwin a publié il y a 20 ans, cité en bibliographie, qui reste dans une (vraie) érudition humaniste et laisse prudemment les anciens exprimer leurs merveilles (sans toutefois y opposer le moindre doute), l'érudition de Jacques Viret est de pacotille et sa démarche vulgaire. Inspiré par les pires niaiseries, il met en avant des autorités livresques sérieuses pour tromper son monde (loi du genre). Entre autres âneries, on apprend qu'on a mené au CNRS (qui, quand comment ?) une expérience d'acupuncture avec des diapasons et qu'on y a détruit des cellules cancéreuses grâce à la musique ! Jacques Viret est tombé dans les chaudrons fumants de Robert Fludd (curieusement non cité, érudition défaillante ?), que le père Mersenne, boîte aux lettres de l'Europe scientifique du XVIIe siècle combattait.

Cet article est indigne de l'université et de ses éditions. C'est une faute des éditeurs scientifiques et techniques de l'avoir autorisé. Cela plombe un bon ouvrage.

 

Jean-Marc Warszawski
1er avril 2015

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