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Les musiciens et la Grande Guerre : les altistes engagés

Les musiciens et la grande guerre (vii) : les altistes engagés. Vincent Roth (alto), Sébastien Beck (piano). Hortus 2014 (HORTUS 707).

24 octobre 2015, par Flore Estang —— 

 « Alors qu’ils jouaient [le Quatuor de Debussy] lors d’un concert privé, ils apprirent la mort du compositeur français qui venait d’être annoncée à la radio. Avertis après le deuxième mouvement, ils s’interrompirent et Hindemith révèle avoir compris à ce moment précis la valeur universelle de la musique qui dépasse « les frontières politiques, les haines nationales et l’horreur de la guerre » (Bernard Fournier).

Extraite du livret de l’album, cette citation symbolise la philosophie de cette édition rare : dans une série de treize CD (à ce jour) de grande qualité, des musiciens de talent ont enregistré les œuvres de compositeurs ayant vécu au front ou à l'arrière la guerre de 1914-1918. Accompagnant les enregistrements, les livrets enrichissent l’écoute par les références historiques et poignantes liées aux évènements atroces dont les compositeurs ont été témoins.

D’une belle qualité d’enregistrement, on y a choisi la sobriété et le beau son. Sur un « piano Érard 1879 ayant appartenu à Gabriel Pierné », Sébastien Beck fait davantage qu’ « accompagner » l’altiste Vincent Roth. L’équilibre entre les deux instruments, la richesse des timbres, la délicatesse et la précision du toucher pianistique et du jeu de l’archet sont au service de musiques originales. Étrange et mélancolique, la souple Romance de Ralph Vaughan Williams (Angleterre) introduit le CD. Dans une forme symétrique simple ABA’, une douce mélodie sur un rythme syncopé précède les accents douloureux qui peu à peu explosent dans un grand crescendo, exprimant à la fois douleur et renoncement, avec une harmonie proche de celle de Benjamin  Britten, contemporain du compositeur. Après plusieurs élans expressifs, le retour au calme n’exprime pas un apaisement mais une nostalgie, un regret plein de larmes amères, face au monstrueux gâchis.

Le mystère de l’Andante de la sonate opus 53 de Charles Kœchlin (France) répond à la Fantaisie de la sonate opus 11 no 4 de Paul Hindemith (Allemagne), exprimant une tristesse infinie mobilisée par une grande technique de composition. Les compositeurs ont pu insuffler à leur esprit et leur cœur la musique reflétant les angoisses, les sentiments contrastés d’une des périodes les plus tragiques de l’histoire mondiale. Les artistes confrontés à la guerre en montrent, l’incohérence et la cruauté. Et pourtant, cette souffrance indicible permet aux musiques les plus fines et les plus originales d’éclore, sans fard ni ambiance de salon. Toute l’ambiguïté de la nature humaine est à nouveau interrogée : dépassant leurs limites dans la création artistique, les créateurs sont parfois dynamisés par la souffrance et l’horreur. « La Grande Guerre, par son caractère moderne, a elle-même été à l’origine, ou, au moins, l’une des causes majeures des avant-gardes artistiques », explique l’historien canadien Modris Ecksteins (cité dans le livret).

Inspirée par l’écriture debussyste et ravélienne, la Légende de Florent Schmitt (1918) complète le CD. Rendant hommage à cette pièce étonnante, les qualités virtuoses des deux solistes font entendre des traits d’une extrême difficulté avec une apparente facilité. Gammes par tons et chromatismes confèrent d’abord à la mélodie de l’alto un caractère à la fois sinueux et  étrange. Par de magistraux accords, le piano répond alors et contraste énergiquement à la première phrase de l’alto. Les deux instruments solistes dialoguent ensuite alternant des motifs d’écriture variée qui rappellent les grands pianistes romantiques (Grieg, Chopin ou Brahms) puis Ravel (Concertos pour piano – 7.07). Malgré cette profusion d’écritures apparemment distinctes, le compositeur trouve l’unité par une construction rigoureuse.

Évocateur, le titre de cette pièce en un seul mouvement entraîne l’auditeur à visualiser et ressentir un parcours narratif. Sans doute les  deux Légendes de Liszt (Saint-François de Paule et Saint-François-d’Assise) sont-elles une référence musicale pour le compositeur. Sans jamais imiter son aîné, Florent Schmitt utilise un langage un peu patchwork évoquant  des situations dramatiques par une variété harmonique foisonnante. Dans un écrin harmonique aux couleurs principalement debussystes et ravéliennes, les allusions aux musiciens germaniques (Brahms), d’Europe centrale ou nordique (Chopin, Grieg), voire même au jazz – 2.17 (les Américains présents dans le conflit sans doute), ces allusions multiples peuvent rappeler « la valeur universelle de la musique », qui, n’exprimant qu’elle-même, permet cependant à l’humanité de s’exprimer au-delà des haines et des conflits. Ou bien l’on peut ressentir, comme Pierre-Octave Ferroud, l’orchestre « dont les armes finement ciselées, lorsque la lumière joue sur elles, demeurent pourtant menaçantes » (cité dans le livret).

Flore Estang
23 octrobre 2015

 

Parmi les autres CD de la collection, Célébrations (VIII), Vêpres de Marcel Dupré (IX), Concertos pour la main gauche (X), Pensées intimes (XII) (articles à paraître dans musicologie.org).

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