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Lignum Vitæ, les voix de l'amour au Moyen-Âge : L'enchantement du temps passé

Lignum Vitæ, les voix de l'amour au Moyen-âge, Ensemble médiéval Vox in Rama, 2015 (VOX003-004-01, 2 cédés)

14 novembre 2015, par Flore Estang ——

Première bulle pontificale contre les sorcières éditée en 1233 par Grégoire IX, la Vox in Rama décrivait le sabbat des sorciers et leur culte du diable. Parmi ses nombreuses particularités, cette bulle considère le chat, comme le crapaud, comme une incarnation du Diable et déclare que toute personne abritant un chat noir risque le bûcher (d'après Colette Arnould, Histoire de la Sorcellerie en Occident, Taillandier, 1992).

Droite et pure, la voix n'est assortie d'aucune expression superflue. Seule la musique « exprime », à travers le timbre rond, l'intonation précise. Ainsi commence le double CD réalisé par Frédéric Rantières et son Ensemble médiéval Vox in Rama. Avec une grande exigence musicale et interprétative, le chef de l'ensemble plonge aux sources de la connaissance historique, pour cette musique qui n'a pas encore livré tous ses secrets. Doté d'un bagage musicologique solide, (doctorat à l'École pratique des hautes études, master à Paris 4, classe de chant grégorien au CNSMDP), le chanteur-musicologue aboutit, avec son équipe d'interprètes, à un résultat exceptionnel, dans un alliage subtil de précision, de souplesse et d'émotion retenue.

Interprété exclusivement par des voix de femmes, le premier CD de l'album restitue en partie le répertoire de plain-chant et des motets liturgiques et courtois.  Dans le second CD, l'ensemble vocal mixte (quatre voix solistes) propose la fameuse Messe de Guillaume de Machaut. Alliant qualités musicales et vocales, mais également acoustiques, ce double album peut réconcilier les chercheurs en musique médiévale, les interprètes et mélomanes passionnés par cette musique, envoûtante et sobre à la fois, les premiers souvent frustrés par le manque de sérieux historique des reconstitutions, les seconds privilégiant le plaisir de la réception et des représentations d'un monde ancien et pourtant si actuel.

Ensemble Vox Rama

Pourquoi les thèmes subtils du plain-chant ont-ils inspiré tant de compositeurs ? Par les choix de Frédéric Rantières,  certaines réponses peuvent être avancées : la souple mélodie du verset « Tantum sponsus » (CD I, plage 5), construite sur une tierce mineure, fut reprise, entre autres, par Duruflé dans son admirable Requiem ; les paroles de ce verset évoquent le symbolique Cantique des cantiques et mêlent étrangement spiritualité et sensualité : « Tel un époux, le Seigneur sort de sa chambre nuptiale ».

Par son rythme syncopé, sautillant et ses grands intervalles, le motet Tanquam agnus (I, plage 6) annonce les plus belles pages de Hoquet du xive siècle (Landini, Machaut). La douce mélodie conjointe du repons Cum hora (I, plage 8) accompagne un texte puissamment évocateur et poétique (miracle de Saint Winnoc du calice brisé, qui s'est ressoudé après avoir été lavé dans de l'eau fraîche). Envoûtant, l'extraordinaire motet « Je ne chante pas par plaisir (I, plage 11), propose dans un rythme ternaire (comme la majorité des rythmes médiévaux) et un tempo lent, une complainte mélancolique. Préfigurant  la « mélodie accompagnée », le chant soliste avec paroles est soutenu par un tapis harmonique dans lequel des cadences, par sauts de quartes, structurent le  temps, tel un ostinato. Si l'on peut évoquer de la « poésie » pour une musique, le chant qui suit, repons Solem justitiae, en l'honneur de la Vierge Marie, est vraiment « poétique », alliant phrasé délicat et mélodie conjointe du plain-chant. L'un des mystères de ce répertoire est l'apparente ressemblance entre les chants et leur variété profonde évitant toute lassitude. L'oreille s'affine, suit avec une attention particulière les variations imperceptibles, goûte aux subtilités de ces changements.

Utilisant les contrastes sonores, la construction du premier CD favorise l'écoute et renouvelle l'attention. Des polyphonies plus rythmées, alliant contrepoint et mouvement syncopé (motets), alternent avec des mélodies au rythme régulier et chantées à l'unisson (plain-chant). « La thématique de l'arbre de vie anime ce double enregistrement » précise Frédéric Rantières. Sérieusement documenté, le chanteur-chercheur établit des liens multiples entre les traditions bibliques et médiévales, en particulier pour l'œuvre vocale du Moyen-âge. Le livret de l'album précise le parcours historique, depuis la Genèse (dans la Vulgate, version latine de la Bible) jusqu'aux premiers motets, « les compositeurs traitant le plain-chant comme la racine créatrice de toute mélodie et les voix qui se joignent à lui telles des ramures surgissant du tronc de l'arbre ». Truffée de symboles spirituels, la Bible, en effet, s'adresse autant à l'imagination qu'à la réflexion.  Dans l'art polyphonique du motet médiéval, « chaque voix qui s'arcboute sur le plain-chant, arbore son propre chant autour de la souche liturgique latine et fait éclore de nouvelles fleurs en langue vernaculaire ».

Renouvelant l'interprétation de la Messe de Notre-Dame de Guillaume de Machaut (1300-1377), le second CD met en valeur l'harmonie complexe et les dissonances étranges qui interpellent l'auditeur sur la « modernité » de cette célèbre messe. Par une intention spirituelle évidente du compositeur lié à son époque, l'alternance entre soliste et polyphonie vocale donne au texte toute sa priorité. Ce retour aux sources est fondamental pour « comprendre » et apprécier autrement toutes les Messes qui ont suivi celle de Machaut.

Rares sont les « bémols » dans cette interprétation de qualité. On peut regretter une certaine raideur parfois de la voix supérieure féminine, dans le premier CD, quand les polyphonies et le contrepoint sont un peu « acrobatiques ». Le timbre de la soprano est un peu large pour ce répertoire et le texte incompréhensible, comparé aux voix plus posées et souples de ses partenaires (plage 6). On invoquera justement la difficulté de l'intonation tendue dans ce répertoire.

Les puristes pourront s'étonner que des chants écrits pour des hommes soient interprétés par un ensemble féminin : « Auprès de ma Dame, en laquelle, nuit et jour, sont toutes mes pensées »… La pureté des timbres et la qualité des interprétations rendront cette réserve négligeable.

Réalisé en partie grâce à la souscription de mélomanes ayant placé leur confiance dans l'ensemble Vox in Rama, ce double album enrichira les discothèques des amoureux du beau chant et de la musique médiévale.

https://www.youtube.com/watch?v=5clRmpDGsLU

 

Flore Estang
14 novembre 2015

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