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Maria et Natalia Milstein célèbrent avec talent le Nouvel An russe à la Villa Ephrussi de Rothschild

 

Villa Ephrussi de Rothschild. Photographie © DR.

24 janvier 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean Cap-Ferrat. L’une des plus prestigieuses de la Côte-d’Azur. C’est dans le patio, inspiré par la Renaissance italienne et dont les arches sont soutenues par des piliers roses en marbre de Vérone qu’à l’image de sa première propriétaire, nous sommes accueilli pour assister, vendredi 23 janvier, au concert donné par la violoniste Maria Milstein et sa sœur cadette Natalia au piano, à l’occasion du Nouvel An russe. Devant une assistance composée de résidants azuréens de la Russie, et en présence du Directeur de la Villa Bruno Henri-Rousseau, le Maire de Saint-Jean-Cap-Ferrat, Jean-François Dieterich, prononce quelques mots bientôt suivis de la présentation de la soirée : au programme Cinq mélodies, opus 35bis de Serguei Prokofiev, le « Divertimento » d’après Le baiser de la fée d’Igor Stravinski, la Méditation opus 42 de Piotr Ilitch Tchaïkovski,  la sonate pour violon et piano en sol mineur de Claude Debussy et le Caprice d’après l’étude en forme de valse de Camille Saint-Saëns d’après un arrangement d’Eugène Ysaÿe. Un programme « ambitieux et exigeant pour des œuvres qui réclament une attention soutenue du public ». Ce que les deux sœurs, comme elles nous le confieront à l’issue de leur performance, assument avec gourmandise en « souhaitant au public autant de plaisir à écouter qu’elles peuvent en avoir à jouer ces morceaux ».

Structurées en 5 mouvements, les Cinq Mélodies de Serguei Prokofiev, à l’origine pour violon et voix, reflètent le travail de transcription du compositeur assisté en 1925, du violoniste Paul Kochansky. Si l’andante requiert une sorte de ferveur et le troisième mouvement animato non allegro des longs glissements de l’archet sur les cordes, le lento ma non troppo du second distille quant à lui une atmosphère plus ludique aux rythmes saccadés.  Des sonorités presque atonales sont esquissées mais comme retenues par l’essence très nostalgique de cette pièce, surtout dans le cinquième mouvement andante non troppo.

Natalia et Maria Milstein. Photographie courtoisie.

Arrangé par Igor Stravinski en 1934 en quatre mouvements pour violon et piano (Sinfonia, Danses suisses, Scherzo et Pas de deux), le « Divertimento » est tiré du ballet Le baiser de la fée composé en 1928 en hommage au compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovski dont il reprend plusieurs pièces mélodiques. Maria et Natalia Milstein nous offrent, entre des passages rapides et virtuoses, un mouvement plus lent ressemblant à l’une de ces comptines pour enfants avant de reprendre une sorte de course effrénée où le piano et le violon semblent s’affranchir l’un de l’autre dans un jeu de cache-cache ponctué par les pizzicati de l’instrument à cordes. Magnifique exécution, empreinte d’une fièvre ludique intensément partagée par les deux instrumentistes. « Après la copie, l’original » avance en guise de présentation du morceau suivant l’une des soeurs.  Après le jeu virevoltant, place à la mélancolie dépressive du célèbre compositeur russe qui signe avec la Méditation  opus 42, une œuvre dédicacée en 1878 à sa bienfaitrice Nadejda Von Meck sous le titre « Souvenir d’un lieu cher ». Le piano débute par une mélodie très lente, pensive et marquée, au travers des notes égrenées par Natalia, d’une forme de lassitude. Les tonalités sombres du violon s’ajoutent à cette plainte, d’abord lancinante, puis plus tourmentée dans le scherzo arrachant aux cordes des aigus qui ne durent pas. Un crescendo nourri de douleurs débouche dans le troisième mouvement sur des aigus ultimes, cris désespérés de ce « chant sans paroles » du violon. L’interprétation fut d’autant plus magistrale que la balance entre piano et violon contribua à l’élégance harmonique de cette « Méditation ».

Maria et Natalia Milstein. Photographie © EmmanuelWahlen.

Le lien avec la pièce suivante est immédiat. L’une des filles de Madame Von Meck étudia le piano avec un très jeune compositeur, nommé Claude Debussy, dont les deux solistes nous permettent d’entendre la sonate pour violon et piano en sol mineur. Une sonate à l’histoire tragique : du projet initial de six sonates, Debussy ne pourra, à bout de forces, n'en achever que trois : la sonate pour violoncelle et piano et celle pour flûte, alto et harpe, toutes deux réalisées en 1915, et enfin, celle pour violon et piano au milieu de la Grande Guerre. Debussy qui mourra en 1918, écrira à son propos : « cette sonate sera intéressante d'un point de vue documentaire, et comme un exemple de ce qu'un homme malade peut écrire pendant une guerre. Je la dédie pour ceux qui savent lire entre les portées ! ». C’est peut-être dans cette exécution que nous regretterons le jeu parfois trop souligné, presque pesant de Maria Milstein et son rapport de puissance avec l’instrument alors que les sons du piano de Natalia demeurent dans une sorte de retenue plus fragile. La sensibilité est aussi une forme de virtuosité. Enfin, la pièce sans doute la plus virtuose de la soirée fut ce Caprice d’après l’Étude en forme de valse » d’Eugène Ysaÿe, dérivée de la dernière des Six Études pour piano solo de Camille Saint-Saëns, écrites en 1877. Attaques sèches requises, enchainements fulgurants, rythmes syncopés, autant de prouesses techniques que Maria relève avec une rare aisance et qui nous plongent dans ce type d’atmosphère, quasi proustienne, d’un salon parisien.

Un extrait de la « marche d’opéra », air le plus connu de L’Amour des trois oranges, opéra de Sergei Prokofiev, fut offert en bis au public enthousiaste qui ne souhaitait pas rompre les charmes de cette sororité artistique. Il ne faut pas hésiter à aller découvrir ces deux sœurs, toutes deux nées, à dix ans d’intervalle, dans une célèbre famille de musiciens d’origine russe. Depuis 2011, Maria vit en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth en Belgique tandis que sa sœur Natalia née en 1995 poursuit ses études de piano à Genève. Outre un concert à Amsterdam et à la Philharmonie de Essen en Allemagne, les « Sœurs Milstein », puisque l’historiographie retiendra sans nul doute à l’avenir cette dénomination, se produiront au Palazzetto Bru Zane de Venise en 2016, avec, toujours dans leur escarcelle, un répertoire audacieux : au programme figurera à côté d’un poème musical d’Ernest Chausson et de la sonate no 1 de Gabriel Fauré, la sonate no 3 de Benjamin Godard (1849-1895).

 

Saint-Jean-Cap-Ferrat, le 24 janvier 2015
Jean-Luc Vannier

 

Jean-Luc Vannier

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