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Musicologie et Occupation

Iglesias Sara, Musicologie et Occupation : science, musique et politique dans la France des «années noires ». « Histoire politique » (54), Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris 2015 [456 p. ; ISBN 978-2-7351-1618-8 ; 35,00 €]

18 juillet 2015, par Jean-Marc Warszawski ——

Cette thèse universitaire devenue livre est du bon ouvrage comme il s'en fait peu dans le domaine. Par le sujet, l'ambition épistémologique, l'ampleur, ce travail est source de stimulation et de réflexion, car les questions posées aux archives par l'auteur concernent autant les comportements humains, la discipline et ses contenus que les institutions.

Un volume considérable d'archives françaises et allemandes ont été dépouillées, sources souvent inédites, qui nous en apprennent et précisent beaucoup, mais qui vaut plus par les chantiers ouverts autour du sujet, que par les révélations.

Marc Pincherle au sortir de l'occupation (1888-1974), pourrait avoir tout dit : Il distingue ceux dont la carrière a gagné grâce à l'ordre nouveau, les moutons suivant le troupeau sans réfléchir, et la grande majorité ne voulant pas mélanger art et politique [p. 363]. On pourrait ajouter ceux qui panachaient un peu tous les genres et ceux qui partageaient les idéaux des occupants.

Le philosophe François Coadou dans l'un de ses essais confiés à nos pages en 2005, que l'auteur a omis dans sa bibliographie,  pourrait aussi avoir fait le tour de la question : la musicologie était prête à l'Occupation et s'en est aussi sortie sans encombre, comme si rien ou pratiquement rien ne s'était passé.

Même si elle ne s'y aventure pas trop avant, parce qu'il y aurait fallu une équipe, Sara Iglesias propose un plus grand déploiement de la réflexion qui conforte l'intuition philosophique de François Coadou, et pose dans une seule étude — le grand intérêt de ce livre —  une série de problématiques jamais abordées par la discipline ou bien de manière isolée.

Qu'est-ce la musicologie à la fin des années 1930 ? En fait essentiellement un quarteron de musicographes amateurs ou dilettantes issus des couches aisées de la société, qui cherche à se doter d'une dignité scientifique — à travers une érudition positiviste — et à s'institutionnaliser. Ils sont regroupés autour de quelques revues et sociétés nationales ou internationales, comme la société internationale de musicologie. Ils admirent l'activité florissante de la musicographie allemande, parfaitement institutionnalisée, par ses bibliothèques musicales et dans les universités.

Sara Iglesias s'attarde aussi longuement sur l'organisation du département de la musique de la Bibliothèque nationale de France, qui est également un des creusets fondamentaux de la musicologie française. Là évidemment, les responsables,  nommés par les ministères pétainistes, sont des individus idéologiquement sains triés sur le volet. C'est aussi le lieu où musicographes français et allemands se rencontrent.

Elle pointe très justement le nationalisme de la musicologie française — un caractère évident et constitutif —, qui sera une des justifications que les collaborateurs mettront en avant afin de prouver leur patriotisme.

La question des rapports entre contenus « scientifiques » (considérés ou servis comme scientifiques) et les attitudes politiques est aussi abordée, comme celle de la musique et du politique. Sans ouvrir le débat critique, on oppose l'opinion d'Henri-Irénée Marrou (Résistant) qui pense que la musique a été un refuge réconfortant, et celle de Marc Pincherle (Résistant), qui au contraire pointe les musiques utilisées pour soumettre les peuples et brandies comme étendards politiques. Beau sujet de dissertation qui n'est pas ici développé.

Autre question que celle de l'Europe (évidemment sous domination allemande), avancée par les intellectuels nazis comme horizon d'un nouveau monde de la réconciliation et de la paix.

C'est là une affaire difficile parce que l'ordre des idées n'est pas celui des actes, que l'idéologie nazie est un invraisemblable bricolage, et que les autorités du Reich ont joué de la séduction envers les intellectuels français. Mais pour ce qui concerne la suprématie de la musique et de la musicologie allemandes (l'Allemagne comme patrie de la musique est un des axes de la propagande nazie), des musiques « dégénérées » et des compositeurs juifs, c'est-à-dire dans l'argument politique, Sara Iglesias peut mettre en avant les écrits de Paul Landormy (1869-1943), qui ne tient aucun compte des préjugés racistes ou conservateurs à l'opposé d'un Lucien Rebatet. Curieusement, l'auteur semble considérer Émile Vuillermoz comme l'archétype du musicographe collaborateur, alors que ses écrits comme son engagement public sont sans commune mesure avec ceux de Lucien Rebatet.

On a même un cas de récupération après-guerre de cadres nazis, comme le faisaient des institutions ou des services américains ou anglais, avec Guillaume De Van (1906-1949), sorti d'on ne sait où (il aurait peut-être fallu interroger les archives 1923-1925 de l'Université de Princeton, de Berlin pour les années suivantes), collaborateur convaincu, placé à la tête du département de la musique de la Bibliothèque nationale de Paris. Déchu à la libération, il est récupéré par l'Institut américain de musicologie de Rome.

Ce qui affaiblit cet ouvrage tient au fait qu'il est articulé autour des personnes, donc nécessairement du mémoriel : qui a fait quoi, qui a été digne, qui a été indigne. S'en tenant à un « quant-à-soi » de bon augure, l'auteur se garde bien d'ouvrir des procès, on dira comme en est l'usage, qu'elle ne se permet pas la subjectivité. Mais elle cultive alors ce positivisme qu'elle remarque dans la dynamique  constitutive de la musicologie, et s'en tient à une exposition d'archives, laquelle, aussi judicieuse qu'en pourrait être la réalisation, ne peut faire ni sens ni histoire. Mais tout est en place pour engager la dissertation.

Certes, la musicologie est issue de l'activité d'amateurs et de dilettantes aisés, en pleine floraison positiviste, désireux de valider leurs travaux par des procédures copiées sur les sciences exactes. Mais les motivations sont plus de l'ordre du paraître à travers la construction de corpus érudits autonomes, que de vouloir casser les secrets des activités musicales. On pourrait suivre, pour ce qui concerne cet aspect, la lente construction qui sépare les écrits de François-Joseph Fétis (1784-1871) dans les numéros de la Revue musicale des années 1830, aux précis de musicologie des années 1960, où le musicologue est décrit comme un physicien, historien, sociologue, psychologue, etc.,  sachant lire la musique, capable de converser d'égal à égal avec les collègues des autres disciplines. État d'esprit toujours présent, bien que l'histoire, la physique, la psychologie, ou la sociologie ne sont ni enseignées ni exigées en musicologie universitaire. État de fait politique qui permet en effet de considérer la politique comme un corps étranger, voire une vulgarité. Il est significatif qu'Édith Weber, professeur émérite toujours active et tenant encore une place institutionnelle importante, a tenu récemment une chronique au sein des programmes de la radio d'extrême droite, Radio courtoisie, parce qu' « au moins là, on y fait de la musicologie ».

De la même manière, on pourrait aller chercher l'antisémitisme en musique chez Wagner. Pour lui, les Juifs sont incapables d'invention, ils ne sont que des plagiaires. C'est qu'à l'époque où émergent les idées de « races nationales » qui abondent dans les écrits musicographiques (le génie particulier des peuples), on peut se demander pourquoi les Juifs ne cultivent pas la musique de leur peuple. Cette idée se retrouve par exemple dans un texte plutôt laudateur sur Alkan (1813-1888) d'Alexandre de Bertha en 1909. Il a rencontré le pianiste-compositeur en 1872 et s'étonne que ce dernier ne consacre pas plus de son talent à la musique de son peuple. Un fantasme qui mériterait quelque investigation.

Le nationalisme assez étonnant qui colore la musicologie française, au moins avant-guerre, peut prendre source dans la réaction d'après 1870, moins dans la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle les musiciens semblent avoir résisté à l'hystérie belliciste. Mais pas tant patriotique que cela, le nationalisme français est aussi lié au colonialisme dans lequel un fascisme national a fait son terreau de racisme diffus et de mépris du peuple. Le maurassien et anti dreyfusard Vincent d'Indy pourrait en être une figure exemplaire. Ainsi était-il possible d'approuver l'idéologie nazie, dans son entier ou en partie, et mal supporter la présence des Allemands sur le sol français dans la mesure où l'on pouvait se sentir aussi capable qu'eux. Les mémoires de Guy de Lioncourt (Un témoignage sur la musique et sur la vie au xxe siècle, L'arche de Noé, Paris 1956), proche et successeur de de Vincent d'Indy à la Schola Cantorum, approché par le gouvernement de Pétain, vont dans ce sens. La présence allemande le gêne, mais la Libération de Paris par la populace armée semble être pire. Quelques années plus tard, il sera naturellement partisan de l'Algérie française.

Comme le remarque François Coadou, la musicologie française était prête à collaborer, et l'humanisme — porté par des  Rolland, Prunières, Landormy, âgés, malades — marginalisé. Il conviendrait aussi d'évaluer l'influence, dans un sens comme dans l'autre, y compris après la Libération, de ce qu'on appelle selon Clémenceau « les sociétés d'admiration mutuelle », mais encore les réseaux transversaux d'intérêts et d'amitiés.

Pour introduire son livre, Sara Iglesias fait allusion à la récente « affaire Jacques Chailley » afin d'illustrer combien le sujet est encore  d'actualité (pourquoi l'est-il, sensibilité humaine ou caractère politique ?). En 1999 (pourquoi pas avant ?), on découvre la liste des élèves juifs du Conservatoire de Paris établie « spontanément » par Jacques Chailley pour les autorités allemandes, cela avant que les lois raciales ne soient promulguées. Celui qui deviendra un ponte de la musicologie, scrupuleux, note au rouge  « juif », « demi juif », « quart de juif », malgré l'idiotie d'une telle nomenclature. Un peu plus de dix ans après la révélation, une partie des enseignants du département de musicologie de l'université Paris IV, souhaite baptiser un auditorium au nom de « Jacques Chailley », et bien sûr, l'histoire de la « liste Chailley » remonte à la surface. La moitié des enseignants titulaires publient alors un pamphlet hargneux, intitulé « pétition » (mais adressé à personne et ne demandant rien) sur Jean Gribinski, leur collègue qui était allé dépouiller consciencieusement les archives.

L'auteur relate ce fait partiellement, comme une anecdote exemplaire, mais assez marginale, une espèce de réaction épidermique tardive de la fureur des temps anciens. Ce qui révèle les limites d'une histoire basée sur les faits et gestes singuliers des individus, plutôt que sur les spécificités des comportements humains, des enjeux de société, des idéologies.  Car le fond de cette « affaire Chailley » est toute l'histoire, elle tombe rétroactivement sous le jugement de Marc Pincherle porté en 1946 : parmi les signataires de ce pamphlet surréaliste, il y a ceux qui ont soigné leur carrière, des moutons suivant le troupeau sans réfléchir, la grande majorité ne voulant pas mélanger science et politique, ceux qui justifient (intimement) l'acte de Jacques Chailley, l'esprit de corps, etc. Il est égal pour l'histoire de savoir qui est qui. Mais il y eut heureusement une forte réprobation qui a clivé ce département universitaire. Il n'y a pas d'auditorium Jacques Chailley.

Mais il est vrai que ce cas touche à la fois à l'histoire, au mémoriel, à la politique, et même à la médiacratie avec son gadget instrumental de  « devoir de mémoire ». Autre belle entrée pour la réflexion épistémologique.

Jean-Marc Warszawski
18 juillet 2015

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