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Musiques savantes de Ligeti à la fin de la guerre froide

Kosmicki Guillaume, Musiques savantes : de Ligeti à la fin de la guerre froide (1963-1989). Le mot et le reste, Marseille 2014 [432 p. ; ISBN 978-2-36054-155-3 ; 23 €]

5 septembre 2015, par Jean-Marc Warszawski ——

Voici donc la suite d'un premier volume (de Debussy au mur de Berlin : 1882-1962) publié il y deux ans, qui conforte la bonne impression que nous avons de la démarche, mais aussi l'irrésolution des questions, disons épistémologiques, qu'elle soulève.

Une démarche originale, qui à travers la description de 50 œuvres (quelques-unes de jazz et de rock), dresse une chronique en forme de fresque longue de 26 ans ayant comme sujet la musique savante, concept assez flou qui en fin de compte, malgré examen (voir premier volume), marque une ligne de démarcation entre ce qui est admis dans les cercles éclairés des initiés et le peuple païen (au moyen-âge, on disait les « simples »).

C'est une entreprise personnelle qui sort des sentiers battus et dresse un panorama musical pertinent, même si le lecteur à tout coup regrettera de ne pas trouver telle ou telle œuvre, à la place de telle ou telle autre. Dans ce cas, ce livre ne lui sera pas vraiment utile, dans la mesure où la connaissance lui est déjà acquise.

Du côté des problématiques, on relève celle des périodisations qui n'est pas abolie par le choix original qui est fait ici. D'abord, parce que les dates de 1963 et de 1989, ne tiennent pas compte des compositeurs dont l'œuvre créative est développée en amont et aval de ces frontières, mais aussi du fait qu'une œuvre ne vaut pas seulement par son origine, elle vaut par son influence et sa durée de vie des envies des musiciens et des mélomanes. Ainsi, Johann Sebastian Bach, mort en 1750, renaît littéralement en 1827, grâce aux efforts de Fanny et Félix Mendelssohn, et reste de nos jours un compositeur de premier plan, éclatant ainsi sa propre chronologie et les périodisations artificielles des histoires académiques de la musique.

Sans vouloir couper les cheveux en quatre, il manque dans ce panorama, des choses relativement importantes, comme l'engouement pour la musique du moyen-âge, du plain-chant, pour les musiques des xviie-xviiie siècles. De Solesmes à William Christrie et autres, il faut bien parler ici de création contemporaine (en réaction au romantisme, et interrogation sur le jeu instrumental), et dans le même ordre d'idée pour les musiques des lointains horizons, comme la découverte des musiques de Bali ou des Pygmées (et donc la généralisation du disque microsillon qui est aussi un événement musical de l'époque).

Ces remarques ont d'autant plus d'acuité, que l'auteur, fort justement inspiré, double sa vaste chronique musicale par une chronique sociale, plutôt politique. Il esquisse bien le climat de la fin des années 1960 qui mène — non pas à la révolution —, mais aux soulèvements de 1968, où les premières manifestations de la crise structurelle du capitalisme provoquent à la fois une réaction de refus d'une société montrant les premiers signes d'essoufflement et l'envie de la dépasser. Ce mouvement va fédérer les refus des préjugés et les espoirs émancipateurs, le pacifisme, avant tout contre la guerre du Vietnam, la lutte contre le racisme en liaison avec le mouvement des droits civiques aux État-Unis, pour l'égalité hommes femmes, contre la loi de l'argent, la libération sexuelle, contre la « star-système » (phénomène qui touche aussi la musique savante), et surtout dans l'émancipation de la jeunesse, qui impose à ne plus être considérée comme un monde d'adultes inaccomplis.

Bien entendu, cela a une répercussion sur la musique. Il y a une tendance à faire sauter les frontières entre les genres (on évoque Pink Floyd, mais un mot sur Emerson, Lake and Palmer aurait été dans un autre genre tout aussi pertinent). S'il n'y a pas de musique capitaliste ou communiste, ou antiraciste, ou féministe, etc., on peut exprimer le refus de l'ordre établi par le refus des musiques établies.

Sur ces questions — sa focalisation sur le mur de Berlin le montre —, l'auteur est peut-être moins original et semble mettre ses pas dans les traces de la doxa. Pour ce qui concerne les événements de mai 1968, il en reste à ce qui a été le plus spectaculaire et le plus médiatisé (les caillassages parisiens). Mais fondamentalement, si les étudiants ont été les premiers à manifester la grogne générale, ce qui marque ce printemps, est une grève générale qui paralyse tout le pays, et en conséquence un extraordinaire moment citoyen où les gens ont eu le temps de se parler.

Contrairement à ce que dit l'auteur, la France n'a pas été au bord de la guerre civile, et la reprise du travail n'a pas été une désillusion sévère. Il faut se méfier des effets symboliques de propagande, de discours. En fait, les ouvriers et employés ont obtenu des augmentations de salaire conséquentes, d'importantes améliorations des conditions de travail et des droits nouveaux dans l'entreprise (constat de Grenelle). Mais surtout, le mouvement de mai et juin 1968 a fortement et durablement influencé les mouvements émancipateurs. C'est le seul événement social qui après les guerres de 1870, de 1914-1918, et la barbarie nazie, a influencé des ruptures esthétiques.

On peut comprendre que le mur de Berlin, dans les faits une frontière quasi  hermétique entre deux États, important objet de propagande et de médiatisation, puisse paraître, de sa construction à sa destruction, marquer une période historique remarquable, entre ancien et nouveau. Mais ce n'est à notre sens qu'un symbole. Cela ne marque pas le début de la tentative socialiste de 1917 en Russie. Si 1989 peut faire coïncider la faillite du système soviétique et le symbole berlinois, cela ne change rien au monde capitaliste dont il est essentiellement question. Sinon que la considérable extension du marché, l'exploitation, surtout pour l'Allemagne d'une main-d'œuvre qualifiée à bon marché et en conséquence  le fort gonflement de la bulle spéculative, a considérablement accéléré la crise.

En fait, le rideau de fer ne s'est pas vraiment ouvert dans les deux sens pour ce qui concerne le savoir, la culture et les arts, et nous connaissons très mal la musicologie qui se menait dans l'ancien bloc soviétique et surtout les œuvres de très nombreux compositeurs (naturellement absents de ce livre), qu'on commence seulement à connaître aujourd'hui.

Tout cela pour dire qu'il nous semble que le parallèle entre événements politiques et compositions musicales, au-delà de la différence d'appréciation, est un peu mécanique. Je pense que les grands mouvements en art sont liés à des flux idéologiques plus profonds (dont la politique), à la manière dont on se représente au monde et à la société. Le troupeau de dieu des moines entonnant le plain-chant à une seule voix, la polyphonie des destins dirigés par un grand architecte insondable, la mélodie accompagnée de l'absolutisme, la musique concertante des lumières, le free jazz libérateur, l'anti-wagnérisme et la recherche d'un style français après 1870, la pensée qu'il n'est plus possible de faire comme avant », après 1918 et 1945, etc. Sans oublier le rapport au public, avec lequel on veut communier, ou surprendre, ou séduire, ou provoquer, ou éduquer, etc.

Nous espérons que ce livre réfléchi, qui n'est pas un amas d'érudition aveugle, fera réfléchir. Au passage, une mention pour Le mot et le reste, une belle et constante maison d'édition.

Jean-Marc Warszawski
5 septembre 2015

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