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Pontus Lidberg,
Natalia Horecna
et Jeroen Verbruggen chorégraphient l'inconscient humain pour « L'Été Danse » à Monte-Carlo

 

Summer's Winter Shadow. Photographie © Alice Blangero.

Monaco, 17 juillet 2015, par Jean-Luc Vannier ——

« Tous ceux qui ont l'expérience de la création artistique vous diront que la conception d'une œuvre d'art et l'état d'élévation spirituelle qui lui est lié ne procèdent pas de la conscience » écrivaient en 1913 dans leur chapitre consacré à « Esthétique et psychologie de l'art », Otto Rank et Hans Sachs, deux élèves de Sigmund Freud (Psychanalyse et sciences humaines, PUF, 3e édition, 1980, p. 126). Comment, dans cette perspective, convenait-il d'aborder, jeudi 16 juillet à l'opéra de Monte-Carlo, les trois créations chorégraphiques proposées dans le cadre de « L'Été Danse » dont nous avions vivement apprécié le contenu en 2014 : Summer's Winter Shadow du chorégraphe suédois Pontus Lidberg, Tales Absurd, Fatalistic Visions Predominate concept de sa collègue slovaque Natalia Horecna et le très attendu True and False Unicorn de Jeroen Verbruggen ? Sans doute fallait-il nous laisser happer par ce « renversement de l'affect » qui permet à une œuvre d'art lors de sa naissance de réaliser pour la vie psychique de l'artiste ce qu'elle réalise pour le spectateur lors de sa reproduction : « la décharge et la satisfaction fantasmatique des désirs inconscients qui leur sont communes à tous deux ».

Alexis Oliveira et Maude Sabourin. Photographie © Alice Blangero.

Puisqu'il avait voulu « créer quelque chose de léger, vif et ludique » tout en rappelant que la plus radieuse des « expériences humaines possède aussi ses zones d'ombres », Pontus Lidberg nous favorisait l'initiation à ce monde énigmatique des relations humaines : son Summer's Winter Shadow qui mêle l'expression des sentiments les plus contradictoires, développe avec l'immense tendresse d'une gestuelle nourrie d'étreintes, une dynamique souple (les mains invitent les têtes à pivoter) et des évolutions aussi aériennes (bras élancés vers le ciel) que les multiples avions en papier qui surplombent la scène. Son étude décrit ces échanges inachevés pour être aussitôt renouvelés, sorte de va-et-vient dans les rencontres sur fond de gracieux impromptus schubertiens arrangés par Stefan Levin. Mais une sonorité percussive, soudaine tachycardie haletante et oppressive, annonce bientôt la fin de la lumière édénique diffusée par Carolyn Wong : un pas de deux masculin où le blanc épuré le dispute au bleu de la nuit, met en relief les inévitables apories de l'être tout comme la feuille blanche, dont les deux faces deviennent un élément central du concept scénographique, lie ou entrave, ressemble ou sépare des hommes et des femmes de chair.

Alvaro Prieto et Anna Blackwell. Photographie © Alice Blangero.

La chorégraphe slovaque Natalia Horecna nous fait franchir un pas supplémentaire du « côté obscur de la Force ». Les costumes noirs de Christiane Devos et la pénombre de Marco Policastro créent cette atmosphère morbide au sein de laquelle se déchaine un érotisme brutal et où les corps s'entrechoquent dans une rare violence pulsionnelle (Alvaro Prieto et Mimoza Koike). Le mâle dépressif jette un regard désabusé sur sa vie misérable de couple — le vieux « moi » de l'homme (Bruno Roque) et le vieux « moi » de la femme (April Ball) —, songe au suicide ou aux anxiolytiques géants proposés par quatre infirmières dont les tenues vestimentaires sont aussi affriolantes que les attitudes perverses (Gaëlle Riou, Anne-Laure Seillan, Noelani Pantastico, Anjara Ballesteros). L'entrée sur scène d'une femme phallique aux éructations érotomanes (Anne Blackwell) interroge le pauvre bougre : « Dis-moi pourquoi tu vois toutes les choses de la vie en noir ? » Un pas de deux d'une subtile densité chorégraphique puis une évolution des quatre personnages dans un climat d'une sourde désolation reste l'un des moments les plus intenses de cette création, débarrassée des artifices scéniques du début qui font toujours courir le risque d'un affadissement. Les corps s'y épousent dans de suggestives courbures à la chaude sensualité. Mais « l'anéantissement du moi » évoquée par Natalia Horecna dans sa note d'intention finit par rattraper le triste héros de son œuvre : balloté entre ces trois figures féminines, indécis peut-être, il succombe au baiser sexualisé de la « vamp ».

Bruno Roque et April Ball. Photographie © Alice Blangero.

La troisième partie était évidemment attendue puisqu'il s'agissait de découvrir les dernières métamorphoses de Jeroen Verbruggen après les éclats de sa fascinante Arithmophobia en 2013 et son déjanté KILL BAMBI en avril 2012. Moins frénétique dans le rythme, nettement plus collectif dans l'orientation chorégraphique avec un retour marqué aux pointes classiques, le fil rouge n'en demeure pas moins des plus déconcertants : une fascination assumée pour Elisabeth Ire, la « Reine vierge » dont l'obsession, selon la légende, pour les licornes rencontre sans doute la marotte de l'ancien « Daïmon » des Ballets de Monte-Carlo pour le monde animalier. Le tout empreint d'un érotisme torride et d'une vertigineuse spirale introspective puisque le personnage principal de sa création se veut une figure, certes passablement écornée, de Sigmund Freud.

Asier Edeso (Sigmund). Photographie © Alice Blangero.

Malgré l'indéniable performance chorégraphique des danseurs — Frances Murphy (Virgin Queen), Anjara Ballesteros (Virgin), Daniele Delvecchio (False Unicorn), Christian Tworzyanski (True Unicorn) Asier Edeso (Sigmund), Maude Sabourin (Dead Empress) et Joachim Adeberg (Unicornucopia),  nonobstant les costumes d'Emmanuel Maria et la scénographie d'Émilie Roy, la multiplication des accessoires et le recours aux artifices scéniques polluent l'expressivité corporelle et affective. « Contraints comme par suggestion de vivre les événements qui lui sont racontés par quelqu'un d'autre » (Rank & Sachs, op. cit. p.114), nous découvrons néanmoins la superbe esthétique d'ensemble des mystérieuses bacchanales de licornes dans une forêt scintillante, les désopilantes investigations sexuellement orientées d'un Freud présenté sous les traits d'un anthropologue hystérisé auquel il ne manquerait plus que l'épuisette, puis nous sommes transportés, sur fond de musique jazzy et d'enseignes lumineuses vers un plateau situé quelque part entre le « Magic Circus » et la revue parisienne du Lido. Nous devinons la vive incandescence des braises créatives de Jeroen Verbruggen, mais la luxuriance des références par trop matérialisées et dont cette chorégraphie s'inspire, semble avoir eu pour effet de légèrement étouffer la flamme originelle. Entre soubresauts transférentiels et profusion onirique, allonger Jeroen Verbruggen sur un divan analytique ne devrait toutefois pas manquer d'intérêt !

Monaco, 17 juillet 2015
Jean-Luc Vannier

True and False Unicorn. Photographie © Alice Blangero

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