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Rossini et les voix de « Guillaume Tell » magnifient la liberté à l’opéra de Monte-Carlo

 

Guillaume Tell, Opéra de Monte CarloNicola Alaimo (Guillaume-Tell) et Celso Albelo (Arnold). Photographie @ Opéra de MonteCarlo.

23 janvier 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Rien n’est jamais trop ambitieux lorsqu’il s’agit de « liberté ». Il convient donc de remercier la direction de l’Opéra de Monte-Carlo pour avoir inscrit au programme de cette saison Guillaume Tell, imposant testament lyrique en quatre actes et plus de trois heures du compositeur Gioacchino Rossini. Une œuvre créée le 3 août 1829 à Paris et dont la première de gala dans cette version était donnée, jeudi 22 janvier, dans une salle Garnier rendue presque inaccessible par la cérémonie de départ du Rallye de Monte-Carlo. Histoire d’apercevoir Sébastien Loeb, « ténor » des pilotes largement acclamé par une foule agglutinée sur la place du casino.

Guillaume Tell, Opéra de Monte CarloAnnick Massis (Mathilde) et Élodie Méchain (Hedwige). Photographie © Opéra de Monte Carlo.

Mise en scène par Jean-Louis Grinda, cette nouvelle production monégasque a, semble-t-il, privilégié les subtiles richesses harmoniques de la partition et les immenses défis de la distribution vocale en laissant de côté les décors réduits à de simples panneaux et toiles de fond suggérant les sommets enneigés de l’Helvétie. Un choix de « neutralité » susceptible d’avoir un peu retardé l’enrôlement des spectateurs dans cette tragédie écrite à l’origine par Schiller, lui-même inspiré par l’un des premiers textes historiques sur la Suisse : le mythe fondateur des combattants des trois vallées de Schwytz, Unterwald et Uri, les « cantons primitifs » rassemblés au XVIe siècle contre l’ennemi autrichien. Un moyen de mieux faire ressurgir la densité des caractères pris dans l’injonction contradictoire de l’amour et du combat : le naturalisme pacifique des Suisses en conflit avec leur soif tout aussi inextinguible d’indépendance.

Guillaume Tell, Opéra de Monte CarloAnnick Massis (Mathilde), Nicola Alaimo (Guillaume-Tell), Celso Albelo (Arnold). Photographie © Opéra de Monte Carlo.

Malgré d’indéniables efforts, nonobstant les talents inhérents à l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo, la direction de Gianluigi Gelmetti peine parfois à convaincre. Cela s’entend dès l’ouverture, véritable petit poème symphonique en quatre parties où, après les violoncelles solos de l’Andante, s’écrasent plus qu’elles ne tombent les gouttes de pluie annonciatrices de l’orage tandis que s’encastrent plus qu’ils ne rutilent les cuivres foudroyants du tonnerre. Peut-être sommes-nous sous l’influence de « La Tribune des critiques de disques » consacrée, sur France Musique le 19 octobre dernier, aux multiples versions de cette célèbre ouverture. Le choix d’un tempo plutôt lent dans l’exécution musicale n’empêche pas certains phrasés de couvrir ici ou là des voix même si le maestro se déchaine dans un final époustouflant et à même d’élever en majesté les dernières mesures. Saluons celui dont le contrat à la tête de la phalange monégasque se terminera après l’été 2015, ouvrant ainsi les possibilités d’une succession dont les instrumentistes de la philharmonie, comme nous l’avions déjà souligné dans nos colonnes, attendent beaucoup.

Guillaume Tell, Opéra de Monte CarloNicolas Courjal (Gesler) et Nicola Alaimo (Guillaume Tell). Photographie © Opéra de Monte Carlo.

Félicitons comme elles méritent de l’être, l’impressionnante et magnifique contribution des chœurs emmenés par Stefano Visconti et sur lesquels s’étayent plus d’une fois les développements dramaturgiques de cet opéra ainsi que les superbes et émouvantes strophes chorégraphiques, dont celles pleines de truculences des enfants, proposées par Eugénie Andrin. La distribution vocale signe quant à elle, l’incontestable succès de ce Guillaume Tell sur le Rocher. Tenu par le baryton Nicola Alaymo, le rôle-titre déploie vocalement une profondeur et une conviction plus paternelles que jamais et dont l’artiste sicilien nous avait déjà gratifié dans « la mia figlia » de Stankar lors du Stiffelio en avril 2013.   Acclamé pour son interprétation d’Arnold, le ténor espagnol Celso Albelo, entendu dans Edgardo du Lucia di Lammermoor au Deutsche Oper de Berlinl et à l’auditorium Rainier III dans La Sonnambula en février 2013, enchaîne, notamment dans son grand duo avec Guillaume, les sauts d’octave comme un alpiniste chevronné le ferait des pics montagneux. Il sait aussi nous émouvoir par de puissants accents lyriques dans une déchirante prière à son défunt père « J’expire » puis dans son tempo di mezzo « Ses jours qu’ils ont osé proscrire ». Il nous scotche enfin sur nos fauteuils par un décapant forte sur le mot « vengeance ». Incarnant un magistral Gesler de sa voix puissante et bien projetée, nous parions sans risque d’être déçu sur le fait que la talentueuse basse française Nicolas Courjal nous ravira à l’avenir dans des personnages encore plus substantiels. Les basses Patrick Bolleire (Melcthal) et Nicolas Cavallier (Walter Furst), le ténor Alain Gabriel (Rodolphe) et le baryton Philippe Ermelier (Leuthold) contribuent à l’excellence masculine de ce plateau.

Guillaume Tell, Opéra de Monte CarloGuillaume Tell, Opéra de Monte Carlo. Photographie © Opéra de Monte Carlo.

Évidemment, après les ovations reçues en novembre dernier dans le Moïse et Pharaon du même Rossini à l’opéra de Marseille, nous attendions Annick Massis avec une impatience non dissimulée. Son interprétation de Mathilde nous subjugue moins par les possibilités de suraigus ou de vocalises dont nous la savons capable que par cette voix plus intime, puisant aux sources du tellurique qui correspondent au personnage d’une Princesse de la maison des Habsbourg et dont la soprano sait charger chaque mélodie d’une chaleureuse émotion et d’une fine sensibilité : en témoigne à l’acte II, le « sombre forêt » où l’une des plus grandes sopranos françaises semble littéralement communier avec la nature tandis que dans son admirable duo avec Arnold à l’acte III, les riches intonations de sa voix déclinent, de l’attente anxieuse au paroxysme enflammé, tout l’éventail du désir amoureux. Amorce sans doute d’une nouvelle trajectoire vocale qui la destine à de nouveaux répertoires et où nous n’aurons crainte de la suivre. La contralto Élodie Méchain (Hedwige) et la jeune soprano Julia Novikova (Jemmy) galvanisent l’intensité dramatique des rôles féminins, notamment à l’acte IV dans un trio « Je rends à votre amour » d’une indicible beauté. Les chœurs et l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo donnent toute leur puissance dans un saisissant et ultime « La liberté descend des cieux ». Une « liberté » dont toute l’équipe réunie autour de Jean-Louis Grinda a su, le temps d’une première sur la scène monégasque, nous rapprocher. 

 

Monaco, le 23 janvier 2015
Jean-Luc Vannier

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