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Schubert, ou la religion de la poésie

 

Jos van Immerseel. Photographie © David Samyn.

Dijon, Auditorium, 13 novembre 2015, par Eusebius ——

La série de Schubertiades, ouverte il y a une semaine, se poursuit avec trois concerts qui marquent également les soixante-dix printemps de Jos van Immerseel.  Ce soir, il réunit deux de ses chanteurs préférés, Marianne Beate-Kielland et Thomas Bauer, et quelques solistes d’Anima Aeterna. Une dizaine de Lieder sont intercalés entre les œuvres instrumentales. Commençons donc par ces dernières.

Un « tube » pour ouvrir le concert : l’andante con moto du second trio avec piano, de l’opus 100. Exercice redoutable et stimulant que de succéder au trio sur instruments « modernes » qui nous a ravis ici même, il y a si peu1. Outre le principe cher à Jos van Immerseel de tenter de s’approcher de la réalité en jouant des instruments « authentiques », tout oppose ces deux lectures. Si l’équilibre instrumental est ici proche de l’idéal, le tempo est celui de ces marches accablées qu’illustra si souvent Schubert, pas un  andante con moto. Indéniablement, la séduction est là, avec un certain pathos, mais le romantisme est sage, contenu. C’est moins la sonorité limitée des instruments que leur jeu qui est en cause. Si les accents sont soulignés avec une vigueur parfois surprenante, le lyrisme et sa dimension dramatique nous manquent.

Au coeur du programme, le non moins célèbre quintette Die Forelle. La lecture de l’allegro vivace est jeune, vivante, avec des partis pris parfois dérangeants. Là encore, l’andante se traîne dès la quatrième mesure, le relief est faible, seul le jeu de la merveilleuse contrebasse suscite de l’intérêt2. Le scherzo respire la joie enfiévrée, exubérante, avec un trio contrasté à souhait. La caractérisation des variations est réussie, avec un piano3 attentif et fluide. Le finale, allegro giocoso, exprime une joie, bien présente, mais quelque peu contenue, intérieure, oublieuse du caractère débridé d’une Vienne insouciante.

Le premier impromptu (D 899), en ut mineur, est également familier, donc attendu avec intérêt par le public. Réservé, retenu dans son début, avec un agogique singulier, des rallentandi4, des suspensions surprenantes, il va se construire et progresser. La lisibilité en est toujours remarquable, le piano chante, c’est beau, certes, mais d’un romantisme très assagi.

Marianne Beate Kielland. Photographie © Concertgebouw Brugge.

Marianne Beate Kielland nous avait fait forte impression, en janvier dernier5 dans l’Ariane à Naxos de Haydn. Elle nous offrira tour à tour An Sylvia (D 891), Der König in Thule (D 367), Du liebst mich nicht (D 756), Der Tod und das Mädchen (D 531), Meere Stille (D 216) et enfin Der Zwerg (D 771). Tous d’absolus chefs-d’œuvre, servis par ce mezzo puissant, au souffle long, mais aussi frais et émouvant. C’est une diseuse remarquable, par exemple dans Le roi de Thulé, qui cisèle chaque couplet en renouvelant l’expression. La qualité de la diction est telle que les germanistes comprennent le poème de Goethe (6). Dans Du liebst mich nicht et les lieder suivants, l’émotion gagne, la souffrance nous atteint. Der Zwerg, une des plus fortes ballades dramatiques qu’écrivit Schubert, nous enthousiasme : le chant est splendide, certainement le sommet de cette soirée.

On aime Thomas Bauer à Dijon (comme ailleurs !). Son intelligence des textes, la conduite et le soutien de la ligne, la projection, les couleurs en font un des meilleurs interprètes du lied. Chacun est un bonheur. Auf der Brück (D 853), et sa galopade chargée d’émotion, le Wanderer (D 493), crépusculaire, poignant, l’animé Im Walde (D 834), chanté mezza-voce, et enfin An die Musik (D 547), célèbre entre tous, un sommet de sensibilité et de sincérité.

O toi, art de toute noblesse, que de fois, en ces tristes heures où la vie resserrait son étau, m’as-tu réchauffé le cœur, m’as-tu transporté dans un monde plus clément ! Souvent, un soupir échappé de ta harpe, un doux accord céleste m’a ouvert d’autres cieux. O toi, art tout de noblesse, sois en remercié !

En ces moments de douleur, merci à Goethe et à Schubert pour leur aide…

Thomas Bauer et Jos van Immerseel répètent Schubert. Photographie © DR.

 

Eusebius
13 novembre 2015

  1. Philippe Cassard, David Grimal et Aude Gastinel, concert dont nous avons rendu compte.
  2. Un violoncelle terne, qui ne chante guère, au jeu sec, hélas…
  3. D’après Conrad Graf, construit par Christopher Clarke.
  4. Dont deux involontaires… liés à la tourne des pages. Étonnant pour un interprète de cette pointure ?
  5. Le 11 janvier, de triste mémoire… et nous sommes le 13 novembre et sa nuit d’horreur.
  6. Pourquoi le texte de ces lieder et leur traduction n’ont-ils pas été distribués au public ? Celui-ci, béotien pour l’essentiel, y aurait gagné une compréhension et une émotion considérablement enrichies ?

 

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