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Séverine Ballon : violoncelle et Solitude

Séverine Ballon, Solitude. Séverine Ballon (violoncelle), Mark Knoop (piano), œuvres de Rebecca Saunders, Mauro Lanza, James Dillon, Liza Lim, Thierry Blondeau. Aeon / Outhere 2015 (AECD 1647)

22 septembre 2015, par Flore Estang ——

Après avoir commencé une carrière de soliste, la violoncelliste Séverine Ballon a décidé de concentrer son travail d’interprète sur la musique de son temps. Dotée d’une excellente technique instrumentale (Berlin et Lübeck) et d’un sens de la musique accompli, elle  propose à ses auditeurs un voyage musical inédit et rare au disque. Résolument moderniste, le programme du CD est organisé autour de cinq compositeurs, avec cinq œuvres récentes (dont quatre du XXIe siècle) et d’égale durée (entre 11 et 17 minutes chacune), dont les titres évocateurs ne mentent pas sur leur intention de paysages sonores. Encadrant trois pièces plus « anciennes » les deux œuvres de 2013, Solitude et Blackbird, commencent et terminent respectivement le CD. Elles apportent toutes deux une nouvelle approche de l’instrument qui ne sonne plus comme un violoncelle et ouvre le champ de l’imaginaire à des contrées encore inexplorées.

Dans la brillante pièce de Rebecca Saunders, qui donne son titre au CD (Solitude, 2013), les limites de l’instrument sont repoussées. Depuis la percussion jusqu’aux harmoniques, tendres ou agressives, la variété des modes de jeux est très riche. Dans cette pièce composée en arche et relativement longue (17 minutes), la compositrice  joue sur les contrastes de multiples manières, depuis le vrombissement en crescendo jusqu’au cri des cordes agressées par l’archet virulent. Par les multiples paysages sonores émergeant des sonorités les plus variées (jeux sur les harmoniques, sur les tensions entre deux cordes volontairement « désaccordées », le quart de ton se dissolvant progressivement jusqu’à l’unisson), l’auditeur est plongé dans un univers urbain inquiétant, qui est aussi l’un des univers intérieurs de la créatrice. On peut rapprocher cette ambiance des œuvres électroacoustiques de François Bayle (Rêves d’Oiseaux), mais aussi d’Enki Bilal, génial dessinateur futuriste. Unique et acoustique, le violoncelle solo peut évoquer cette double référence et plus encore.

Par les nuances et les contrastes exacerbés, et même la respiration de l’interprète, cette pièce est caractérisée par le mouvement : mouvement de la violoncelliste, active à l’extrême par la multitude des modes de jeux ; mouvement de l’imaginaire, l’auditeur pouvant voir passer des véhicules motorisés improbables, dans un tourbillon de bruits domestiques et proches (comme le passage effréné d’un objet sur une vitre) ou spatiaux et plus lointains (un son tenu dans le grave qui évolue avec souplesse et mélancolie) ; mouvement visuel et émotionnel de l’auditeur qui, par le truchement des sons, passe rapidement  d’une ambiance à une autre. Après plusieurs écoutes, la construction musicale émerge, répétitions et l’évolution étant la clé de la structure, à l’instar de morceaux plus classiques. Fidèle à la partition et inspirée, Séverine Ballon transmet, par son interprétation, et magnifie l’œuvre de Rebecca Saunders.

Dans la seconde pièce, La bataille de Caresme et de Charnage (Mauro Lanza, 2012), la voix et le piano complètent l’instrumentation, avec même un carillon ponctuel et de petites percussions (clochettes et claves). Par des basses tenues et rassurantes, le piano pose d’abord une référence à la tonalité dont le violoncelle veut d’emblée s’échapper. Un mouvement incantatoire fait de flux et de reflux, les vocalises amènent la violoncelliste à chanter en jouant, dans grandes phrases jouant sur la résonance et l’unisson ponctuel. Les basses obsédantes du clavier vont en s’amplifiant, les grincements de l’archet sont plus fréquents, le rythme plus saccadé, les instruments de musique devenant bruitistes, évoquant davantage du matériel de menuisier que des mélodies. Disparaissant  progressivement la basse du piano et la voix laissent la place à des timbres évoquant un réveil matin, des scies ou des gouttes d’eau. Après un silence de plus en plus présent, le son qui renaît alors semble étouffé, hésitant, craintif (10 minutes). Par le rythme, la musique redevient audible, une pulsation rapide et saccadée organise alors le discours, polyphonie de bruits rappelant un mouvement d’automates déchus, tandis que le son disparaît peu à peu. Très chorégraphique, la pièce de Mauro Lanza aurait pu s’associer avec les créations de Merce Cunningham ou Pina Bausch.

Jouant davantage avec les pizzicati, les rires de l’archet dans l’aigu, les grondements dans le grave, les glissandi, la pièce de James Dillon, Parjanya-Vata, évoque d’abord des gouttes d’eau, des états d’âme, des bruits joyeux, dans un paysage serein et verdoyant, rappelant de très loin la culture bouddhiste et les pagodes au milieu des cerisiers. Puis, la mélodie dissonante rappelle les tentatives de l’école schönbergienne pour rentrer dans le moule de l’écriture sérielle, les rythmes syncopés augmentant le caractère agité. Une liberté rythmique rapproche ensuite la pièce de danses tribales ou populaires. L’écriture de Bartók pour quatuor à cordes étant ponctuellement invoquée. Séverine Ballon joue des quatre instruments à la fois !

Dans Invisibility (2009), avec une profusion de motifs polyphoniques, Liza Lim évoque, quant à elle, tout un ensemble instrumental. Avec un langage extrêmement dense et fourni, une rythmique saccadée et évocatrice de bruits divers, le paysage sonore de la compositrice est original, angoissant. Même les silences sont en suspens, laissant l’auditeur en apnée avant la secousse suivante.

Pour cette pièce, le choix du titre interpelle. Pour l’évocation de notions abstraites, la musique possède des limites certaines. On se souvient des Barricades mystérieuses de Couperin, la musique ayant peu de rapport avec le titre de la pièce pour clavecin. Pour les intentions musicales, on peut émettre quelques hypothèses : est-ce le sentiment intérieur d’un personnage invisible ou se ressentant comme tel ? Est-ce l’angoisse de l’humain, face à la violence l’entourant, qui se sent impuissant, invisible ? Est-ce le but ultime de la musique d’être entendue sans la présence de la compositrice (devenue invisible) ni même de l’interprète (audible au CD mais pas visible) ?

L’ultime pièce du CD, la plus longue après Solitude, conclut admirablement ce que l’on pourrait presque appeler un cycle, tant les liens sont tangibles entre les pièces, malgré tout très distinctes. Dans Blackbird, Thierry Blondeau choisit de travailler sur la résonance. Dans un tempo calme, de longues tenues d’accords hésitent entre unissons et imperceptibles dissonances entre deux cordes (on ne peut jouer que deux notes simultanément sur cet instrument, tout accord de plus de deux notes étant obligatoirement arpégé). Recherche principale du compositeur dans cette pièce, l’harmonie est riche et originale. Par de courts motifs, le mouvement mélodique explore les extrêmes de la tessiture de l’instrument, du plus grave de la corde de do aux suraigus des harmoniques. Les glissandi liens expressifs, créent une polyphonie, tel un groupe de chanteurs vocalisant à tour de rôle et se répondant. Des bruits d’oiseaux, voix enregistrées et sons de forêt tropicale dialoguent ensuite avec le soliste, celle-ci tentant de les imiter. L’humour n’est pas absent de la performance.

Même si les pièces semblent parfois se ressembler à première écoute, l’oreille étant moins habituée à discerner et mémoriser des motifs récurrents, le répertoire moderniste du violoncelle procure à l’interprète une palette gigantesque de moyens d’émettre des sons directement reliés à l’émotion, et étrangement plus proches parfois de ce que l’on nomme le langage musical, qu’une œuvre plus classique et tonale. Pédagogiquement, le répertoire moderniste pour violoncelle, défendu par des artistes surinvestis et engagés musicalement comme Séverine Ballon, ne peut que gagner à être connu et pratiqué, la technique instrumentale et la pureté du son s’apprenant également par la liberté dans la technique et le son « impur » volontaire.

Le site de la violoncelliste

Flore Estang
22 septembre 2015

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