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Sublime « Winterreise » de Schubert par Kwangchul Youn à l’opéra de Monte-Carlo

 

Kwangchul Youn. Photographie © Opéra de Monte Carlo 2015.

29 mars 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Il a composé sur sa mort. Sans même en prononcer le mot. À son approche en 1827, Franz Schubert élabore, seul et malade à Vienne, ce  Winterreise (Voyage d’hiver) sous la forme d’un cycle de 24 Lieder pour piano et voix sur des poèmes de Wilhelm Müller. Invitée samedi 28 mars par l’opéra de Monte-Carlo, la basse sud-coréenne Kwangchul Youn que le public monégasque avait déjà applaudie dans les deux rôles du Roi Marke et de Hundig lors d’un récital Wagner en février 2013, en a donné une sublime interprétation. Puissance dramatique de la nostalgie, anthropomorphisme déifié de la nature prise à témoin ou interpelée en miroir, expressivité torturée des émotions jusqu’à l’exacerbation, rien n’aura manqué à l’ancien membre de la troupe du Staatsoper de Berlin, accompagné au piano par Burkhard Kehring, pour plonger une salle Garnier littéralement subjuguée dans l’univers sombre du compositeur où la détresse humaine se mue en subtile poésie. Chacun des Lieder a permis à Kwangchul Youn de nous montrer avec aisance toute l’intelligence, la maitrise technique, mais aussi toute la fécondité émotionnelle et la générosité empathique de sa richesse vocale. Il a su nous convaincre d’une rare concentration à endosser, incarner et partager les ultimes épreuves de Schubert.

Dans « Gefrorene Tränen », il se lamente sur la « tiédeur de ses larmes » avec un saisissant forte sur « Winters Eis » tout comme ses graves parfaits et forgés dans l’airain interrogent cette froide brûlure (das heisse Weh) dans un magnifique « Wasserflut » (Inondations). Une eau qui devient miroir infidèle dans « Auf dem Flusse » et où son cœur semble ne plus se reconnaitre. Dans « Irrlicht » (Feu follet), « accoutumé à l’errance », la basse atteint des extrêmes de sensibilité et de douceur dans les aigus sur « Jedes Leiden auch sein Grab ». Jamais prononcée, la mort se fait tour à tour câline, rassurance, enjôleuse : dans « Der Lindenbaum » (Le tilleul) Kwangchul Youn change de ton pour susurrer à l’oreille du poète « Viens vers moi compagnon, ici tu trouveras le repos », nous faisant immédiate souvenance des strophes du « Erlkönig » (Le Roi des aulnes) écrit par le même Schubert douze années plus tôt.

Kwangchul Youn et Burkhard Kehring (piano). Photographie @ Opéra de Monte-Carlo 2015

Comme un dernier soubresaut du vivant et du charnel, Schubert « rêve de fleurs multicolores » dans « Frühlingstraum », mettant en exergue la dichotomie entre l’évasion onirique qui s’efforce d’échapper à la finitude tout comme il témoigne dans « Der stürmische Morgen », « un matin impétueux comme je les aime », de cette pulsion de vie qui se termine par une « illusion » : Kwangchul Youn s’y révolte avec une détermination qu’illustrent les déchirantes modulations de sa voix, exploitant toutes les mystérieuses abstractions de la tonalité mineure imposée dès le premier Lied « Gute Nacht ». Inéluctable, nonobstant un nouveau forte sur « Grabe », la tombe dans « Die Krähe », le renoncement s’impose dans un bouleversant « Der Leiermann » (Le joueur de vielle à roue) que la voix implorante de Kwangchul Youn sollicite, proche de l’expiration, une dernière fois : « vieillard, dois-je venir avec toi ? ».

Monaco, le 29 mars 2015
Jean-Luc Vannier

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ISSN 2269-9910

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musicologie.org 01/2014

Dimanche 29 Mars, 2015 22:34

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