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Trop, c’est trop ! Le dernier cédé de Sabine Devieilhe et Raphaël Pichon «The Mozart Sisters »

Mozart, The Weber sisters, Sabine Devieilhe, Ensemble Pygmalion, Raphaël Pichon, direction). Erato 2015 (ERATO 553024).

24 novembre 2015, par l’Ouvreuse du magasin de disques ——

L’Académie Charles Cros serait-elle devenue l’Académie « parle trop » (et écoute peu) ? Elle vient de décerner son grand prix classique 2015 à Raphaël Pichon et à son ensemble Pygmalion pour, entre autres, son tout dernier enregistrement « The Weber Sisters ». La critique, quasi-unanime, n’est que louanges pour cette réalisation. Aucun de ces rédacteurs n’aurait-il remarqué, à côté d’incontestables réussites (les airs de concert, Nehmt meinen Dank, l’Et incarnatus est de la messe en ut mineur), des faiblesses et même des manipulations qui s’apparentent à des supercheries ? Ont-ils écouté avec toute l’attention souhaitable ?

Une nouvelle collection verrait-elle le jour ? Le siècle dernier a très (trop ?) souvent abordé la musique par la petite histoire, l’anecdote, les amours… Mozart amoureux. Trois des filles Weber… ça doit bien se vendre. Dans la même série, on pourrait programmer ainsi un volume intitulé « Saint-Saëns et les petits garçons », un autre « Poulenc et ses gays », le suivant « Cosima choisit Richard », « Alma et ses conquêtes », « Britten et Peter Pears » (ça s’est fait pour de bien meilleures raisons !)… la matière ne manque pas.

Le produit est très beau, propre à motiver l’achat par une large clientèle à la veille des fêtes de fin d’année. Maquette séduisante, plaquette trilingue de 70 pages, agrémentée de belles illustrations, avec les textes chantés et les commentaires du réalisateur. Que demander de plus ? Un programme original, et des interprètes de qualité. De ce dernier côté, nous sommes servis : Sabine Devieilhe a déjà fait ses preuves, et, globalement, fait mieux que donner vie aux pièces qu’elle chante. Ses trois airs de concert (Alcandro lo confesso, Vorrei spiergarvi, Popoli di Tessaglia), le remarquable Nehmt meinen Dank, et enfin l’air de substitution Schon lacht der holde Frühling, soutiennent la comparaison avec les meilleures versions. Ces seules pièces justifieraient l’acquisition de l’enregistrement. Raphaël Pichon dirige et accompagne à merveille, que ce soit aux claviers ou à la direction de son ensemble. Alors, pourquoi bouder notre plaisir, pourquoi ces réserves ?

Sans doute insatisfait du riche catalogue des œuvres de Mozart, Raphaël Pichon est allé chercher çà et là quelques prétextes à « réalisation », ayant pris goût à l’exercice. On s’en souvient, il s’était déjà approprié les travaux de recherche d’un musicologue allemand pour prétendre faire surgir du quasi-néant une cantate inconnue de Bach. Si l’interprétation comportait quelques belles pages (que l’on pouvait préférer dans les versions antérieures de la Trauer-Ode), la « recréation » n’apportait strictement rien de neuf ni à la musique de Bach, ni à sa connaissance. Mais l’opération marketing allait convaincre les plumitifs de l’importance de la découverte, et le succès commercial de l’opération allait suivre.

Ainsi, un médiocre pastiche d’une œuvre incertaine sur « Ah, vous dirais-je maman », portée à la voix, assortie de variations peu convaincantes. « Nous nous sommes prêtés au jeu d’imaginer un accompagnement directement inspiré par les variations parisiennes du compositeur ». Interprétation ampoulée, affectée, qui sent son Rameau d’Ancien Régime bien plus que la fraîcheur et l’espièglerie. Ainsi un prétendu « court adagio bouleversant de simplicité », fondé sur trois fois rien (huit mesures en re mineur, voir la Neue Mozart Ausgabe II/6/2) qu’il fait développer, orchestrer, durant plus d’une minute. Si aucun mozartien ne se laisse abuser par ces exercices singuliers et tripatouillages, le « grand » public les prendra pour argent comptant comme authentiques. Quant au « petit trésor caché dans les couloirs du catalogue mozartien » (l’adagio canonique K 484d), on est en droit de sourire : ces œuvres ont été maintes fois enregistrées et ne sont des découvertes que pour les béotiens.

Doit-on s’indigner ou rire du montage qui fait se succéder dans la plage finale l’Et incarnatus est de la messe en ut mineur, superbement chanté, au canon à six voix Leck mich in Arsch [lèche-moi le cul], non point chanté comme savaient le faire Erika Köth, Hermann Prey, Peter Schreier et Walter Berry, avec tout l’humour qui sied à ce répertoire, mais ici écrit, développé et orchestré de façon boursouflée pour Sabine Devieilhe ? On aurait aimé que cette pirouette soit explicite : nulle mention de cet ajout ni dans la liste des œuvres, ni dans le livret. On fait ainsi avaler à l’auditeur néophyte une grossière supercherie. Il y a tromperie sur la marchandise, et, plus grave, une faute impardonnable de goût. Autant on peut se régaler de ces petites pièces sans autre prétention que le divertissement amical ou domestique, autant l’univers esthétique qui entoure l’Et incarnatus est exclut-il toute transgression de ce genre.

Ces objections seules, malgré la qualité de nombre de plages, aurait dû suffire à disqualifier l’enregistrement des récompenses. Or pratiquement, la quasi-totalité des rédacteurs de la presse imprimée et sur le net semblent être passés à côté. Le débat aurait pu avoir lieu, les interrogations soulevées. Rien de tout cela … « [ce disque] est un véritable acte de culture » résume l’un de ces plumitifs. L’honorable Académie a récompensé. Le lecteur-auditeur jugera.

L’Ouvreuse,
24 novembre 2015

P.S. : Toujours en verve, mon amie la Comtesse, qui fait tourner les tables (chut !) m’a transmis le message que Mozart lui a confié récemment : « Trichons ! pou du c.l ! ». Sans commentaire.

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