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Un cauchemar glacé en noir et blanc : « Au Monde » de Philippe Boesmans à l'Opéra-Comique

 

Au Monde. Opéra-Comique, février 2015. Photographie © E. Carecchio.

22 février 2015, par Frédéric Norac ——

 Au Monde est le sixième opéra de Philippe Boesmans en un peu plus de trente ans. Chacun d'entre eux, surtout depuis Reigen (La Ronde), créé en 1993 à la Monnaie de Bruxelles et repris un peu partout dans le monde, a connu un grand retentissement jusqu'à l'avant-dernier,  Yvonne, Princesse de Bourgogne (d'après Gombrowicz),  donné à l'Opéra de Paris en 2009. Une des particularités du compositeur qui lui a valu de nombreuses critiques dans ses débuts à l'opéra puis une forme de consensus et a largement contribué au succès de ses œuvres auprès d'un assez large public, est de ne jamais chercher l'originalité en elle-même dans son langage musical mais de s'inscrire volontiers au contraire dans une longue histoire lyrique et d'en utiliser les acquis, de travailler souvent sur la réminiscence voire sur la citation tout en brouillant les pistes. Cela est devenu singulièrement frappant et captivant dans son troisième opéra Wintermärchen (Le Conte d'hiver), d'après Shakespeare, qui utilisait largement des éléments typiques du langage straussien.

Pour ce nouvel opus, coproduit par l'Opéra-Comique et la Monnaie de Bruxelles où il a été créé en mars 2013, les commentateurs ont beaucoup parlé de sa parenté avec Pelléas et Mélisande. À juste titre. Le travail sur la langue française et sa prosodie d'un texte entièrement compréhensible ; l'importance donnée à l'orchestre comme chambre de résonance des affects, commentateur du discours et moteur de l'action ; l'utilisation de thèmes pivots ; le jeu avec un lyrisme souvent rompu avant d'avoir dépassé le niveau de l'arioso, voire de son esquisse ; la typologie vocale même des personnages, tout cela ne manque pas d'évoquer le chef d'œuvre de Debussy.

Au Monde. Opéra-Comique, février 2015. Photographie © E. Carecchio.

L'autre élément qui crée cette parenté et a peut-être même suggéré au compositeur de creuser cette veine est le livret de Joël Pommerat, directement inspiré de sa pièce homonyme. Même huis-clos autour d'un monde décadent où règne un patriarche sur la voie de la sénilité (Arkel, bien sûr) remarquablement incarné par Frode Olsen. On reconnaît aisément la vocalité et le profil psychologique des personnages de l'opéra de Debussy dans leurs avatars : Yniold dans la troisième fille, une enfant adoptée, psychologiquement maltraitée (Fflur Wyn), Pelléas dans le second fils, être insaisissable et inquiétant  (Philippe Sly), Mélisande, dans  la seconde fille vivant dans un monde totalement irréel (Patricia Petibon), Golaud enfin dans son mari, un homme ordinaire (Werner Van Mechelen) ... Mais ici des éléments plus  réalistes », l'intrigue autour du pouvoir, l'inceste, le meurtre, la fascination de la télévision, viennent créer un climat oppressant entre intrigue policière et onirisme qui vire progressivement au cauchemar tandis que se délite la cellule familiale et que les forces négatives jusque-là domptées, émergent et s'expriment tout à fait. Aux archétypes des personnages tout droit venus de l'univers de Maeterlinck, à leurs comportements de somnambules névrosés, le dramaturge en ajouté d'autres plus contemporains, le gendre ambitieux (Yann Beuron), la première fille enceinte totalement déshumanisée (Charlotte Hellekant), qui viennent plutôt de l'univers théâtral de Tchékhov et particulièrement des Trois sœurs. Surtout il introduit dans ce monde de la grande bourgeoisie, cette femme étrangère (Ruth Olaizola), personnage à la présence physique singulière qui sans doute symbolise la mort ou une sorte de désordre extérieur et semble porter un regard ironique et menaçant sur cet univers fermé. Le personnage s'exprime dans une langue parlée incompréhensible et vient hanter les rêves de la seconde fille, donnant l'occasion au compositeur d'introduire dans son discours un élément exogène — la chanson My way qu'elle chante en play-back avec une voix d'homme.

Au Monde. Opéra-Comique, février 2015. Photographie © E. Carecchio.

N'est pas Maeterlinck qui veut et le texte de Joël Pommerat n'est pas toujours parfaitement convaincant. Ses situations paraissent parfois un peu « forcées » comme cet aveugle que l'on soupçonne d'être un tueur de femmes en série. L'ensemble met un certain temps à « prendre », comme on dit. Ce n'est vraiment que dans le dernier tiers de l'œuvre où l'on bascule dans un cauchemar halluciné, que cet univers s'impose tout à fait. On oscille souvent jusque là entre attente et fascination, sans doute parce que ce discours décalé conviendrait mieux au théâtre qu'à l'opéra. L'ironie, sensible dans certains propos, a du mal à s'affirmer dans un ton musical qui parait uniformément noir.  La partition semble souvent un peu trop démonstrative — presque trop riche en allusions et en citations — et laisse peu d'espace de respiration à l'auditeur. La mise en scène dépouillée du librettiste renforce encore la sensation d'uniformité et d'oppression. Tout se passe dans un grand cube noir où quelques meubles suggèrent une grande maison de famille. Un jeu de coulisses laisse entrer la lumière par de grandes meurtrières, variant les espaces sans solution de continuité au fil des vingt scènes et créant la temporalité dans cet  univers glacé typique de la grande bourgeoisie. La distribution, impeccable est dominée par le personnage central de la seconde fille remarquablement incarnée par Patricia Petibon mais tous dessinent, grâce une direction d'acteurs tirée au cordeau des personnages parfaitement crédibles avec une mention toute particulière pour Philippe Sly — reprenant le rôle de « serial killer » mutique, créé originellement par Stéphane Degout. Comme toutes les œuvres contemporaines, Au monde ne saurait se livrer entièrement à première écoute et  mérite d'être réentendu pour livrer toute sa richesse. La première approche laisse le spectateur et l'auditeur — au bout des deux heures que dure la représentation — « traumatisé » et plein de questionnements comme au sortir d'un cauchemar glacé en noir et blanc.

plume Frédéric Norac
22 février 2015

Prochaines représentations les 24, 26 et 27 février à 20h.

Spectacle enregistré et diffusé par France Musique le 14 mars à 19h.

Les éditions Cyprès viennent de faire paraître l'enregistrement de la création bruxelloise (2 cd CYP 4643).

 

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Mercredi 4 Mars, 2015 2:45

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