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« Une tragédie florentine » et « Pagliacci » : le drame de la jalousie immortalisé à l’opéra de Monte-Carlo

 

Zoran Todorovich (Guido Bardi) et Barbara Haveman (Bianca). Photographie © Alain Hanel, OMC.

20 février 2015, par Jean-Luc Vannier ——

L’opéra de Monte-Carlo a brillamment réussi, lors d’une première de gala jeudi 19 février, à immortaliser sur le thème de l’amour et de la jalousie, deux œuvres plutôt rares, d’une beauté sombre et au registre musical distant : Une tragédie florentine, d’Alexander von Zemlinsky (1871-1942) et Pagliacci de Ruggero Leoncavallo (1858-1919). Opéra en un acte inspiré par une pièce d’Oscar Wilde et créé au Hoftheater de Stuttgart le 30 janvier 1917, Une tragédie florentine met en scène, du parlando le plus sobre au lyrisme le plus suave, la pulsion érotique doublée de la mécanique perverse d’un meurtre chez un couple. Plus proche de Richard Strauss dont l’ouverture rappelle les superbes phrasés mélodiques et enjoués du Chevalier à la rose en montrant les ébats amoureux du prince et de Bianca, cette partition développe, compte tenu de sa brièveté, une exceptionnelle densité à la fois orchestrale par ses vives alternances de rythmes et sa variété de motifs mais aussi scénique par le souffle torride du duo amoureux, la rivalité masculine transcendée par l’ivresse, l’affrontement paroxystique au fil de l’épée et l’ultime volte-face de l’épouse.

Carsten Wittmoser (Simone) et Zoran Todorovich (Guido Bardi). Photographie © Alain Hanel, OMC.

L’ingénieuse mise en scène de Daniel Benoin avec force drapés et déroulés de soieries qui ponctuent la progression dramaturgique jusqu’à son « étouffante » apothéose et les décors de Rudy Sabounghi contribuent au succès de cette nouvelle production monégasque. Très à l’aise dans le rôle de Guido Bardi, prince de Florence, le ténor serbe Zoran Todorovich, interprète du bandit au grand cœur Dick Johnson dans une Fanciulla del west au Grimaldi Forum en novembre 2012, donne la réplique aux beaux accents straussiens de la soprano néerlandaise Barbara Haveman (Bianca). Le public azuréen avait ovationné cette dernière en octobre 2011 à l’opéra de Nice dans ce rôle déjà ambigu entre Eros et Thanatos où elle excelle, de La voix humaine signée Francis Poulenc, ainsi que dans un Simon Boccanegra niçois en octobre 2012. Un peu plus de réserve pour le baryton-basse allemand Carsten Wittmoser qui investit néanmoins le personnage du négociant Simone avec beaucoup d’authenticité et de conviction.

Zhengzhong Zhou (Silvio) et Maria José Siri (Nedda). Photographie © Alain Hanel, OMC.

En deuxième partie, le public a littéralement exulté pour le très « vériste » Pagliacci de Ruggero Leoncavallo créé au Teatro Dal Verme de Milan le 21 mai 1892 : si le premier acte montre les comédiens de cette troupe dans la vraie vie, le second déclenche, après un intermezzo articulé autour du grand air « Vesti la giubba », le  meurtre réel enchâssé dans une pièce de théâtre jouée devant deux publics, celui du livret et nous-mêmes. Pagliacci bénéficie à ce titre d’une double structure, renforcée par la mise en scène voyeuriste d’Allex Aguilera — l’envers du décor et les coulissent s’offrent au regard du spectateur —, des décors en ce sens de Rudy Sabounghi, des costumes de Jorge Jara et des lumières de Laurent Castaingt  : une dramaturgie en palimpseste, où l’imbrication entre tragique et comique glisse inexorablement du miroir à l’abîme ainsi qu’une trame musicale composée de thèmes énoncés dans le prélude et dont la réminiscence tout au long de la partition, achève de capter l’attention de l’audience.

Marcelo Alvarez (Canio). Photographie © Alain Hanel, OMC.

Une œuvre orchestrale particulièrement délicate à exécuter en raison de la riche palette et de la minutie des interventions vocales. La distribution relève avec brio cet imposant défi : âgé de 72 ans, le baryton Leo Nucci ouvre la danse avec le rôle du clown Tonio (Taddeo dans la pièce). Et quelle danse ! Son air du prologue « Si puo ! Si puo !... » nous surprend par son incroyable verdeur et nous offre un modèle de robustesse lyrique. Une prestation légitimement ovationnée à son issue et lors des rappels car cet italien qui débuta sa longue carrière en 1967 n’a pas faibli d’un pouce, ni scéniquement, ni vocalement, jusqu’à la fin de la représentation. Cette exigence initiale conduit le ténor argentin Marcelo Alvarez (Canio et Pagliaccio sur scène) à demeurer lui aussi sur des sommets vocaux : puissance dans la projection, rondeur charnue des graves, timbre doté de cette incandescence cuivrée à même d’arracher des affects aux plus récalcitrants. Longuement applaudie par la salle Garnier, la scène centrale de l’œuvre sur son grand air « mets ton costume et ris, Paillasse, de ton amour brisé » consacre, outre l’immense aptitude de ce ténor parmi les plus acclamés du moment, ce cruel nouage entre la douleur infligée par le réel et l’obligation de la dissimuler sur les planches. La soprano uruguayenne Maria Jose Siri trouve quant à elle dans la séduisante Nedda (Colombine dans la pièce) un personnage à la mesure de son talent vocal et de son jeu : en témoignent son air « Ô quel beau soleil d’été » suivi de sa ballatella des oiseaux, de même que son duo à la fois enflammé et résigné avec Silvio « décide de mon destin » puis « oublions tout », trahissant peut-être cette ambivalence entre sa fougue pour le sémillant bellâtre et sa préscience de l’inévitable malheur. À cette génération nouvelle et très prometteuse de chanteurs appartient sans nul doute le baryton chinois ZhengZhong Zhou en incarnant Silvio, amant exalté jusqu’au sacrifice. Le ténor Enrico Casari campe un Peppe (Arlequin dans la pièce) tout à fait convaincant. Les chœurs de l’opéra de Monte-Carlo et la chorale de l’Académie de musique Rainier III, notamment dans un étonnant « din, don, suona vespero », soutiennent avec bonheur cet édifice musical aux intonations verdiennes.

Leo Nucci (Tonio) et Marcelo Alvarez (Canio). Photographie © Alain Hanel, OMC.

Nous devons aussi cette exceptionnelle soirée lyrique à la magistrale direction musicale du chef Pinchas Steinberg dont nous avions déjà souligné le travail irréprochable de coordination pour la Fanciulla del west précédemment citée. Malgré la distance des répertoires pour ces deux œuvres, le maestro israélien parvient à obtenir de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo de magnifiques sonorités particulières et des harmonies d’ensemble à la fois lumineuses par leurs effets et pénétrantes par leur rigueur : cuivres éclatants pour anoblir Guido dans La tragédie florentine, violons grisants pour les caresses intimes de Guido et Bianca ou pour celles de Nedda et Silvio, cordes plus tourmentées, plus humaines des violoncelles distillant avec l’intrigue, le poison de la jalousie.  Entre « le monde réduit, ramené à ces trois âmes » clamé par Simone dans La tragédie florentine et la réflexion inhérente à Pagliacci « le théâtre et la vie sont-ils deux choses différentes ? », l’altérité des compositeurs et l’éloignement des registres ne s’effacent-ils pas au profit d’une parenté philosophique de ces œuvres ?

Monaco, le 20 février 2015
Jean-Luc Vannier

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