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Vive Chostakovitch !1

 

Dijon, Auditorium, 10 et 11 décembre 2015, par eusebius ——

Avant de partir pour Londres, Alexander Melnikov et le Cuarteto Casals se sont donné rendez-vous à Dijon pour un cycle Chostakovitch. Trois concerts en deux jours, véritable marathon des auditeurs (et des interprètes), puisque 5 quatuors, le quintette avec piano, et les 24 préludes et fugues étaient programmés. Ces derniers étaient opportunément répartis sur chacun des concerts.

Alexander Melnikov. Photographie © D.R.

Commençons donc par cette somme. Œuvre singulière, moins par le fait de s'inscrire dans la lignée du Clavier bien tempéré que par l'extrême diversité des moyens langagiers, des styles et des expressions, nombre de pianistes, et des plus grands s'y sont frottés depuis que Tatiana Nikolaïeva les révéla, en 1951. Qu'écrire à propos du voyage auquel nous convie Alexander Melnikov ? Le prodigieux interprète2, doté d'une technique magistrale, d'un toucher extraordinaire, leur donne une vie captivante. Les articulations, les phrasés, les plans sonores n'ont jamais été aussi évidents, lumineux, traduisant une longue familiarité à l'œuvre, et une intelligence musicale hors pair. Le jeu est toujours d'une clarté singulière, où les parties chantent, y compris dans les polyphonies les plus complexes, où les rythmes, sauvages, furieux, ou caressants, nous captivent. Décrire l'émotion ressentie relève de la gageure et serait fastidieux. Extraordinaire géant du piano, à l'égal des plus grands, on sait qu'il est adulé pour illustrer superbement le répertoire russe3.

Plus encore que les 24 préludes et fugues, les quatuors de Chostakovitch sont devenus des classiques. De ces 15 joyaux, sorte de jardin secret du compositeur4, nous écouterons les no 3, 5, 6, 7 et 8. Chacun mériterait à lui seul un compte-rendu. Pour ne pas lasser le lecteur, choisissons le 8e, un sommet, malgré les extraordinaires 3 et 5, très beethovéniens, et le 6e authentique quatuor concertant, serein et allègre. Ce huitième, truffé de citations, d'emprunts, avec le recours au D.S.C.H., présenté en canon dès le premier mouvement, est l'un des plus impressionnants. Le largo initial est blafard, accablé. Son contraste avec l'allegro suivant, démoniaque, effréné revêt un caractère dramatique extraordinaire. L'allegretto (avec D.S.C.H., évidemment), prend la forme d'un scherzo, sorte de rondo-valse furieusement enlevé. Le deuxième largo, un lyrique chant funèbre, poignant, introduit le troisième et dernier, fugato sur D.S.C.H., qui va s'éteindre, avec les sourdines, dans l'extrême grave.

Le quatuor Casals. Photographie © D.R.

Le quatuor Casals, fondé à Madrid, mais basé maintenant à Barcelone, fait partie des plus prometteurs de sa génération : parmi la crème des continuateurs et disciples du quatuor Alban Berg. Ils jouent debout. D'emblée, l'ensemble se remarque par son énergie, rare et parfaitement maîtrisée, âpre si besoin est, par son engagement, par l'unité parfaite de son jeu. La vitalité rythmique est prodigieuse, tout comme la fantaisie et le raffinement, teinté d'humour lorsque le texte l'appelle, sans jamais tomber dans le grotesque ou la vulgarité, même lorsque les passages faussement populaires peuvent sembler les appeler. Toute la gamme des expressions est illustrée avec un égal bonheur, de la plus extrême délicatesse, ténue, à la rage destructrice, en passant par l'élégie, l'incertitude, la fièvre, l'inquiétude, le désespoir, le burlesque, la brutalité féroce. Les unissons, fréquents chez Chostakovitch, tout comme les passages motoriques sont toujours un régal. L'attention de chacun au jeu collectif est constante. Rares sont les partitions qui ont tant donné à l'alto : le nôtre lui donne toute sa dimension, admirable5. L'élan, le fini et la cohésion nous valent une interprétation inspirée.

Les mêmes qualités se retrouvent évidemment dans le magnifique quintette avec piano, justement célèbre. Un lyrisme profond en est la qualité première. Le scherzo, irrésistible, déborde de vie. Il se passe vraiment quelque chose dans l'intermezzo, poétique, méditatif et tendu, tout comme dans l'allegretto conclusif, miracle lumineux. Un moment de grâce que ces trois concerts.

Eusebius
12 décembre 2015

1. Me revient à l'esprit qu'à la fin des années soixante (ou au tout début des années 70) un Congrès mondial des Jeunesses musicales s'était tenu à Moscou. Une amie s'y était rendue, que j'avais interrogée à propos de Chostakovitch. Alors qu'il présidait la manifestation, et qu'elle me montrait une photo prise à son côté, elle m'avait fait valoir son mépris pour la personne comme pour le compositeur … Même si l'essentiel de son oeuvre était encore méconnu du grand public, et que Melodyia ne diffusait guère que les œuvres de propagande, le contexte idéologique n'y était pas étranger.

2. J'ai failli titrer : « Alexandre le plus grand ? » … L'enregistrement qu'il en a réalisé en  2010,  pour Harmonia Mundi, a raflé toutes les récompenses et suscité une avalanche de critiques plus élogieuses les unes que les autres.

3. On sait moins quel est son éclectisme : les grands romantiques n'ont plus de secrets pour lui, qui les interprète sur des instruments anciens. Ainsi nous reviendra-t-il le 17 janvier pour un récital Schubert de piano quatre mains avec Andreas Staier. Promesse d'émotions renouvelées.

4. Étrangement, lorsqu'il se confie à Solomon Volkov, Chostakovitch, qui projetait d'en écrire 24, fait rarement référence à ses quatuors. Cependant, p. 197, il cite le 8e en s'insurgeant contre l'interprétation politique qui en était alors donnée. Signalons par ailleurs que le 15e sera joué par le Quatuor Hagen le 26 janvier, avec le 15e de Schubert.

5. L'engagement et la violence de certains traits sont destructeurs… la mèche en perd régulièrement ses crins.

 

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