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37e édition du Festival d’Ambronay : « Vibrations : Lumières »

Ambiance détendue avant concert au festival d'Ambronay. Photographie © Bertrand Pichene - CCR Ambronay.

Week-end des 23 et 24 septembre 2016 à Ambronay, par Strapontin au Paradis

Ambronay (du 16 septembre au 9 octobre) a vibré, imprégnée d’éblouissantes lumières, grâce à la puissance de la musique. Les trois concerts auxquels nous avons assisté les 23 et 24 septembre avaient tous une particularité prononcée de mélange culturel, qui éclairant notre connaissance musicale.

Carmina Latina : Feu sacré

Leonardo García Alarcón, dont Ambronay a vu toute l’évolution depuis ses débuts européens, aborde le répertoire composite, développé en Amérique latine au XVIIe siècle. C’est la première fois que les murs de la magnifique abbatiale font résonner ces musiques profondément cosmopolites. La fin de la Reconquista en 1492 avec la prise de Grenade, marque le début de l’âge d’or de l’Espagne. Le décret de l’Alhambra force les juifs non convertis à l'exil et Christophe Colomb atteint l'Amérique. Quelques décennies plus tard, les influences orientales juives et arabes n’ont pas disparu du royaume. Au contraire, ces traditions musicales ont voyagé jusqu’en Amérique latine pour se fondre à leur tour aux pratiques indigènes.

Ce sont les compositions nées de cette fusion que les solistes de la Cappella Mediterranea, de l'Ensemble Clematis et du Chœur de chambre de Namur, sous la direction d’Alarcón, nous proposent dans une interprétation montrant la splendeur d’une réunion musicale si réussie. La présence de différents instruments, de rythmes dansants (y compris dans le contrepoint), de mélodies souvent vives et parfois sensuelles, marque ces musiques où l’on se permettait des mélanges que l’on acceptait bien plus difficilement ailleurs. À titre d’exemple, en Amérique, l’utilisation d’une langue autochtone était acceptée dans la sphère religieuse, comme ce Hanacpachap cussicuinin, composition polyphonique dédiée au culte marial, que les musiciens interprètent au début du concert en langue quechua, tout en défilant en procession au rythme des tambours.

Après cette œuvre anonyme, nous entendons successivement des pièces de Matheo Romero (vers 1575-1637), Juan de Araujo (vers 1646-1712), Gaspar Fernandez (vers 1570-1629), Tomás de Torrejón y Velasco (1644-1728), Francisco Correa de Araujo (1584-1654), Mateo Flecha (1481-1553), Tomás Luis de Victoria (vers 1548-1611), Diego José de Salazar (vers 1660-1709). Des berceuses extrêmement animées de Gaspar Fernandez et de Tomás de Torrejón y Valasco, Salve Regina dans la pure tradition polyphonique italienne, plus particulièrement de Rome, de Tomás Luis de Victoria, jusqu’à Vaya de gira de Juan de Araujo pour la fête de la nativité, la juxtaposition et la variation de caractères dans ces expressions du religieux ou du profane nous fascine. Le plus étonnant est certainement La Bomba, de Mateo Flecha, un formidable mélange de tous les styles et de toutes les langues (italien, galicien, catalan, latin… et même des onomatopées) dans ce qu’on appelle « la salade », très prisée à l’époque.

On ne peut que féliciter les solistes, Mariana Flores (soprano), Leandro Marziotte (contre-ténor), Emiliano Gonzalez-Toro (ténor), Matteo Bellotto (basse), chanteurs, instrumentistes ainsi que le chef pour le choix de ce programme et pour l’interprétation plus qu’inspirée, parfois avec des danses et des gestes, qui prodiguèrent joie et bonheur aux auditeurs.

« Près du soloil » : Chants et motets du début du XVe siècle par le Sollazzo Ensemble

Sollazzo EnsembleSollazzo Ensemble. Photographie © Bertrand Pichene - CCR Ambronay.

Sollazzo Ensemble (Anna Danilevskaia, vièle à archet et direction ; Sophia Danilevskaia, vièle à archet ; Vincent Kibildis, harpe ; Perrine Devillers, soprano ; Vivien Simon, ténor) bénéficie du programme Eeemerging (ensembles européens émergents), projet européen de soutien aux jeunes ensembles, dans le cadre du programme Europe Créative, de l’Union européenne. Ce groupe a été constitué à la Schola Cantorum de Bâle autour d’Anna Danilevskaia, qui prend la parole avant le concert. Le programme est composé de pièces écrites dans le style de l’Ars subtilior, polyphonie flamboyante et exubérante de la fin du Moyen-Âge. Il a deux axes : les pièces du Codex de Chypre (anonyme, compilé entre 1413 et 1420)1 et des pièces de Matteo de Perugia (actif entre 1400 et 1416).

En quelques mots, Anna Danilevskaia explique le contexte de ces musiques : l’évolution de la notation musicale aboutit au système mensuraliste permettant de préciser la valeur (durée) de chaque note, donc le rythme. Avec la précision qu’apporte cette notation, les musiciens (compositeurs et interprètes) peuvent désormais noter sur la partition leur liberté inventive, puis, la partition s’enrichit et se modifie pour offrir quelque chose d’extrêmement audacieux, mais également raffiné. Parmi les pièces proposées dans ce style, celles du Codex de Chypre. Si la compilation de ce codex, l’une des collections musicales les plus importantes du XVe siècle, fut effectuée à Chypre, son auteur (composition ou compilation) serait lié à la France, probablement Gilet Velut (début XVe siècle) ou Jean Hanelle (1380/1885-après 1436), musiciens à la cathédrale de Cambrai, puis chapelains de Charlotte de Bourbon (1388-1422), épouse de Janus de Lusignan, roi de Chypre.

Quant aux œuvres de Matteo da Perugia (premier maître de chapelle de la Cathédrale de Milan) leurs textes sont exprimés en français et leurs musiques comprennent des contrepoints et des sauts d’intervalles inattendus. Anna Danilevskaia ajoute que pour la prononciation, les recherches viennent de commencer sur cette période et on ne sait encore que trop peu de choses à ce sujet et que par conséquent, celle avec laquelle on chante ce jour-là n’est qu’une proposition.

Les sons suaves des vièles à archet et de la harpe médiévale se mêlent aux voix claires, parfois subtilement mélismées, des deux chanteurs. Ces vieilles chansons parlant de l’amour courtois et de thèmes très divers, ressuscitées par de jeunes musiciens vivant au XXIe siècle, ont quelque chose de moderne dans la fusion et c’est forcément excitant, d’autant plus que les interprètes sont passionnés par leur répertoire. Tout comme « Carmina latina » de la veille, c’est l’intelligence et la nouveauté (bien que la musique soit ancienne !) du programme qui prévaut, servi par des interprètes enthousiastes. Et c’est précisément la magie qui opère à Ambronay.

The Fairy Queen par Les Nouveaux Caractères

Les Nouveaux CaractèresLes Nouveaux Caractères. Photographie © Bertrand Pichene - CCR Ambronay.

Celles et ceux qui étaient en janvier 2010 à l’Opéra-Comique de Paris se souviennent et se souviendront longtemps de la version complète, féerique et burlesque à la fois, avec une troupe anglaise de théâtre et Les Arts florissants. Mais la version de concert donnée le 24 septembre à Ambronay, réduite à une version condensée de deux heures avec entracte, n’enlève rien à son charme, et surtout à sa magnifique musique.

Sébastien d’Hérin, qui a une formation de claveciniste (il dirige ce concert depuis son instrument), avait déjà joué, parmi les œuvres de Purcell, King Arthur en tant que musicien du Concert Spirituel sous la direction d’Hervé Niquet, et Dido and Æneas pour la première production lyrique de son propre ensemble (fondé en 2006 avec la soprano Caroline Mutel), sans parler des recueils de pièces pour clavier Fitzwilliam et Virginal Book.

Caroline Mutel. Photographie © Bertrand Pichene - CCR Ambronay.

Sébastien d'Hérin. Photographie © Bertrand Pichene - CCR Ambronay.

Il a réuni ce soir-là des chanteuses aux timbres assez homogènes, privilégiant la clarté vocale, plutôt que la force de caractère. Les voix masculines sont colorées et expressives, alors que les féminines se montrent en général plus réservées, surtout au début. C’est à partir du troisième acte que les chanteurs prennent l’élan, et après l’entracte, les deux derniers actes deviennent une grande fête joyeuse. Quant aux instrumentistes, à chaque intermède et à chaque symphonie, ils sont de plus en plus engagés et nous sommes comme aspirés par leur énergie positive. Sur la scène règne désormais un entrain créé par ce qu’on appellera plus tard « les goûts réunis », un syncrétisme des styles et des formes.

Ce week-end fut ainsi marqué par la fusion de divers courants, réalisée à chaque époque et dans chaque pays à sa manière.

 

Stapontin au Paradis
29 octobre 2016

1. Ce Codex a été compilé à la cour des Lusignan, une dynastie aristocratique originaire du Limousin, ayant fourni les souverains à Chypre entre les xiie et xve siècle. Il a été donné en cadeau de mariage lors de l'union d'Anne de Lusignan (ou de Chypre), fille de Janus et de Charlotte de Lusignan, avec Louis Ier de Savoie, en 1433. Il est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque universiatire de Turin sous la cote J.II.19.

 

Strapontin au Paradis [sap@musicologie.org]. Ses derniers articles :« La Guerre des théâtres » ou la naissance de l'opéra-comique, à Angers Nantes OpéraJeune duo français et « vétéran » américain au Festival Piano aux Jacobins de ToulouseLes Solistes à Bagatelle 2016 Récital de Yuja Wang au Festival de VerbierSoirées concertantes, récitals de jeunes interprètes, et clôture à La Roque d’AnthéronAndrás Schiff joue et dirige le Verbier Festival Chamber Orchestra dans Bach, Haydn, BeethovenTous les articles.

 

 

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bouquetin

Dimanche 30 Octobre, 2016 14:27