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Adieu de Mahler, dont Günther Herbig dirige la 9e symphonie, adieu au SWR Orchester Freiburg und Baden-Baden

 

Dijon, Auditorium, 16 mars 2016, par Eusebius ——

Günther Herbig. Photographie © D. R..

 

Familier des symphonies de Mahler1, l'orchestre de la SWR Freiburg und Baden-Baden nous donnait récemment la 3e de ses symphonies. Ce soir, c'est la 9e qu'il nous propose pour une soirée exceptionnelle.

Monumentale, elle exige une formation qui ne l'est pas moins, aux pupitres surabondants, avec une riche percussion. Il est malaisé de décrire une œuvre de cette complexité, au risque d'y passer plus de temps que celui de son exécution, et d'être confus. La variation gouverne largement l'architecture, combinée aux contrastes expressifs, aux jeux de permutation, de croisement. Comme le remarquait Boulez, dès 1979, « l'ampleur et la complexité du geste comme la variété et l'intensité dans les degrés de l'invention, voilà ce qui rend Mahler actuel… ».

Un andante comodo et un adagio encadrent un Ländler et un rondo-burlesque, ce qui est singulier, certes, mais sans plus de conséquences dans la mesure où les changements de tempi sont légion : il est malaisé de percevoir une unité formelle tant de chaque mouvement que de l'ensemble. Seuls éléments communs, partagés, le matériau thématique, ainsi que les tournures, le style à nul autre pareil.

Oublions la littérature2, la musique porte suffisamment d'émotion pour ne pas s'accrocher à telle image, même si le compositeur nous laisse bien matière à réflexion à travers sa correspondance. Les bribes de thèmes énoncés au début, amplifiés, conduisent à un épisode « etwas frischer » [un peu plus frais] dont l'orchestre traduit les couleurs et la vie, pour aboutir à un allegro moderato singulièrement moderne avec ses interjections et ses timbres. Les épisodes contrastés se poursuivent ainsi, culminant à un allegro risoluto (avec fureur). Place ensuite à une parodie grandiose, grinçante de marche funèbre, pathétique, grotesque, que seul Mahler pouvait écrire, mélange d'un raffinement suranné, maniéré et d'une trivialité expressionniste. Si le deuxième mouvement ne se départit pas de sa mesure, Ländler oblige trois temps, on passe d'une joie simple à une exubérance un peu factice, fiévreuse, criarde, tourbillonnante, une sorte d'ivresse pour retrouver une intimité chambriste… les collages se succèdent et constituent autant de scènes contrastées, assemblées avec subtilité, permettant à chaque pupitre, aux bois goguenards tout particulièrement, de participer au concert.

Le rondo-burlesque, avec ses fugatos, ses nombreuses imitations, denses, s'assagit pour finir, offrant de superbes soli alternant avec des tutti très lyriques, retenus. L'adagio final, commence recueilli, plein, aux cordes, et ouvre une alternance entre passages en suspension, mais bien vivants, et épisodes animés, pour s'éteindre ppp, à la limite de l'audible. Toujours les progressions sont admirables, avec un respect scrupuleux du texte et la vie singulière de toutes les notes. On s'abandonne au flot, la matière s'anime, fourmille, s'enfle, véhémente, impérieuse, pour s'apaiser aussitôt, avec des couleurs d'une richesse rare. Les solistes, dans leurs dialogues chambristes, sont remarquables, les pupitres d'une homogénéité exceptionnelle, ainsi les dix violoncelles jouant ppp  comme un seul instrument, c'est un ravissement permanent. Un orchestre ductile et virtuose, brillant, racé, avec la plus large palette de couleurs et de dynamiques.

Pour y avoir peu dirigé et pour une diffusion confidentielle de ses nombreux enregistrements, Günther Herbig, n'a pas en France la notoriété qu'il mérite. À 84 ans, toujours jeune et svelte, disciple de Abendroth, de Scherchen, de Karajan, excusez du peu, il succéda à Kurt Masur à Dresde pour quitter la RDA en 1984 et retrouver sa liberté outre-Atlantique. Depuis 2000, il est à la tête du RSO de Sarrebrück. Un modèle de direction, très maîtrisée, où pas un geste n'est inutile ou superflu, d'une lisibilité rare, efficace. La puissance, le lyrisme, mais aussi la dimension chambriste la plus ténue se conjuguent à la clarté, à la transparence. Ainsi, malgré des pupitres parfois divisés à l'extrême, une complexité dense du tissu, les équilibres et la lisibilité sont souverains, là où trop souvent le tumulte tient lieu de musique. Le flot impétueux qui s'écoule, quels qu'en soient le débit et la vitesse, est toujours limpide. Les changements de tempi, les accélérations brusques ou progressives, les ralentissements sont magistralement conduits, avec une souplesse féline.

Avant l'entrée de l'orchestre. Phorographie © D. R.

Moment d'une émotion amplifiée, puisque ce concert est enregistré, forme de testament de l'orchestre, celui-ci étant promis à la dissolution-fusion avec l'autre formation de la SWR à la fin de cette saison. Un merveilleux outil, au sens le plus noble du terme, disparaît, avec son savoir-faire exceptionnel, son intelligence des répertoires post-romantiques et modernes en particulier. Les nombreux enregistrements réalisés avec les chefs et les solistes les plus prestigieux en seront de précieuses reliques, sa mémoire. Comment exprimer la reconnaissance du public à l'endroit de cette formation et de ses musiciens, qui ont tant donné, toujours en quête d'une perfection sonore et formelle, de l'expression la plus juste ? Les ovations, exceptionnellement longues et chaleureuses, étaient méritées pour cette interprétation magistrale. Elles traduisaient aussi, sans doute, cet attachement à des musiciens toujours pleinement engagés pour un partage fraternel de la joie que nous donne la musique.

Eusebius
17 mars 2016   

1. Michael Gielen a réalisé une intégrale des symphonies de Mahler avec cet orchestre, couronnée de nombreux prix (chez Hänssler).

2. Extraordinairement riche, depuis l'abondante correspondance du compositeur, de Berg et ses contemporains, à Henry Louis de la Grange, sans oublier, évidemment Bruno Walter et combien d'autres ? Cette 9e symphonie, écrite alors que Mahler se sait condamné, ouvre un large champ de spéculations, nourri des confidences, des notes, des apports psychanalytiques.

 

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