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Alle Lust will Ewigkeit !1 : la troisième symphonie de Mahler

 

François Xavier Roth. Photographie © D. R.

Dijon, Auditorium, 30 janvier 2016, par Eusebius ——

Ils nous avaient offert une splendide 4e en novembre, conduits par Leopold Hager, avec une Camilla Tilling émouvante. Les musiciens de l'orchestre de la SWR Baden-Baden und Freiburg nous reviennent pour la gigantesque 3e, maintenant dirigés par François-Xavier Roth, avec Petra Lang, le chœur de femmes  Europa Chor Akademie et les Freiburger Domsingknaben. Rares sont les occasions d'écouter cette œuvre monumentale au concert, tant sont considérables les effectifs qu'elle mobilise2 : un orchestre pléthorique, les vents par 4 (encore que 5 clarinettes, 8 cors et 5 trompettes), une riche percussion, en n'oubliant pas la soliste et les chœurs. Monstrueuse par ses proportions3, œuvre « d'un fou, d'un mégalomane »4, c'est une symphonie à programme, lointaine héritière de la Pastorale de Beethoven. Boulez, préfaçant la somme d'Henri-Louis de la Grange (I, p. 2-3) écrit : « Le patchwork romancé n'intéresse guère que l'auteur, qui se met lui-même en scène ou en cause, mais non pas nous (…) Laisser toute espérance, cesser de vouloir comprendre ? »  Oublions donc les circonstances de création, le(s) programme(s) et sous-titres rédigés puis supprimés par Mahler, pour n'en retenir que « la musique n'est rien d'autre qu'un bruit de la nature » (aphorisme de Mahler, cité par H. L. de la Grange, tome I, p. 2).

Celle-ci plonge ses racines dans la musique populaire, prosaïque par la simplicité de ses motifs, par ses couleurs originales où les bois,  les cuivres et les percussions ont une large part, défilés martiaux ou festifs obligent. Paradoxalement, l'écriture, d'une substance la plus souvent triviale, est d'une subtilité surprenante, nourrie par l'extraordinaire expérience de direction de Mahler : la Klangfarbenmelodie n'est pas très loin5. Si les voix n'interviennent que dans les 4e et  5e mouvements, l'œuvre est fréquemment imprégnée du lied6.

Après une introduction qui fait naître et croître une attente tragique, le gigantesque premier mouvement nous entraîne dans des marches  implacables, assorties de fanfares. Les épisodes se succèdent. Échos de liesses populaires, passages incertains, lyriques, nourrissant une forme de jubilation intense. Les déferlantes sonores atteignent des sommets d'intensité aux effets paroxystiques. On est emporté par la vague. Les progressions très construites, les transitions, les collages sont réalisés avec un art consommé par une direction proprement habitée. C'est grand, là où certains donnent dans la grandiloquence. Malgré la longueur considérable du mouvement, aucun auditeur, y compris le plus humble, ne peut décrocher, tant l'intérêt se renouvelle en permanence.

Le 2e mouvement, créé sous le titre « Blumenstück » [tableau représentant des fleurs] dès 1896 est un tempo di minuetto, insouciant, suivi d'un commodo, scherzando, où le cor de postillon joue le premier rôle. Le 3e, avec sa sicilienne centrale, se remarque par sa délicatesse, son élégance légère. Les trois derniers mouvements sont enchaînés : c'est l'envol vers l'idéal, vers les sphères célestes (Le chant de minuit, de Nietzsche, puis Es sungen drei Engel, des Wunderhorn Lieder). Discrète, Petra Lang s'est placée derrière l'orchestre, côté jardin. Avec « Gib Acht ! », sa voix va se fondre dans un orchestre diaphane, là où on entend le plus souvent une soliste venant accomplir sa prestation au proscenium. Sa partie ne comporte que des indications dynamiques, laissant à l'interprète, le choix des nuances. Contenu dans une palette qui va de p à pppp, avec de fréquentes sourdines, des cordes divisées, en harmoniques, sur une longue pédale des violoncelles et contrebasses, l'orchestre va tisser son écrin à la voix.

Petra Lang est dans son domaine de prédilection7. Son chant, toujours très contenu et expressif, porte une émotion intense. Le lyrisme est bien présent, sans jamais le moindre épanchement vulgaire, qu'autorise cette musique. On se sent submergé, pénétré. La prochaine Isolde8 construit son chant, parfaitement imprégnée du sens du poème de Nietzsche. La ligne, toute en retenue, se pare des couleurs idéales.

Petra Lang. Photographie D.R.

« Es sungen drei Engel einen süssen Gesang » (Wunderhorn Lieder)9 chanté par le chœur de femmes, accompagné par l'orchestre privé de ses violons, mais enrichi de quatre cloches, qu'imitent les enfants (« Bimm, bamm ») installe un dialogue avec la soliste. Soulignons la fraîcheur, la souplesse et la puissance du chœur d'enfants, comme du chœur de voix de femmes. Petra Lang trouve les accents douloureux pour traduire son désespoir, auquel le chœur, confiant, répond Amour, amour, prie Dieu, n'aime toujours que Dieu… Les équilibres sont parfaits et introduisent l'adagio final, sorte d'apothéose, d'hymne à la vie et à l'amour. La joie quasi mystique va s'enfler depuis le Ruhevoll, sorte de choral plein et retenu jusqu'à la péroraison démesurée de la coda.

Pour l'avoir apprécié régulièrement, nous savions l'orchestre superlatif :  aucun pupitre n'est en retrait, des cordes de rêve (les Viennois peuvent-ils mieux ?), des vents, des percussions, les harpes en tous points remarquables. Comment ne pas souligner la qualité des magnifiques soli ? Du violon, mais surtout du trombone solo (joué par une jeune femme)…  Les couleurs sont extraordinaires. S'il sait faire éclater ses fff, l'orchestre est souvent chambriste, une grande délicatesse, des retenues, des  suspensions remarquablement ménagées, un discours construit, toujours sensible et élégant, que l'on prendrait pour une expression naturelle si on ignorait le long travail autorisant cet aboutissement.

Magique, la direction de François Xavier Roth, qui insuffle à l'orchestre et aux chanteurs ce supplément d'âme ! La conduite est admirable, avec un sens architectural rare. Elle sait ménager les équilibres, les respirations, valorisant chaque intervention. Le chef sculpte le son, ses phrasés sont amples, les dosages subtils. Le geste est rigoureux, précis et efficace, toujours attentif à chacun, chargé de l'émotion attendue. François-Xavier Roth obtient les phrasés et les nuances les plus justes, de l'aérien extatique à l'acidité grinçante, à la force impérieuse, tellurique, toujours riches en couleurs.  Jamais la moindre facilité à laquelle le texte se prête, une vision cohérente, fouillée : on entend tout, comme le voulait Mahler, si souvent trahi10. Un moment inoubliable pour une salle comble dont l'émotion était palpable.

L'Auditorium a-t-il déjà mieux sonné ? Le concert est enregistré : promesse d'un bonheur renouvelé, même si rien ne peut se comparer à l'émotion directe de la musique vivante. Après de nombreux rappels et de très longues acclamations, que François Xavier Roth a quelques difficultés à interrompre, il annonce, ému, que ce concert est un des derniers qu'il dirige à la tête de ce merveilleux orchestre (promis à la disparition) auquel il rend hommage, puis remercie Dijon et son public pour ses ovations.

Eusebius
31 janvier 2016

  1. Fin du Chant de minuit, de Nietzsche, chanté au 4e mouvement par la soliste. Littéralement : Toute joie veut l'éternité.
  2. Encore que sa 8e symphonie exige, en plus d'un orchestre particulièrement luxuriant, 8 chanteurs solistes, un double-chœur mixte et un chœur d'enfants. Le RSO Baden-Baden und Freiburg a enregistré la 3e que nous écoutons ce soir avec les mêmes chœurs, mais avec Cornelia Kallisch, dirigé par Michael Gielen.
  3. Celle dont la durée est la plus importante (90 minutes environ), le premier mouvement à lui seul s'étend sur plus d'une demi-heure.
  4. écrivit la critique berlinoise à la création partielle de 1897.
  5. mélodie de timbres : terme créé par Schönberg  en 1911 (Traité d'harmonie).
  6. comme en témoigne, outre les 4e et 5e mouvements,  le matériau du 2e, emprunté aux Wunderhorn Lieder (no  6 de la version piano).
  7. elle a déjà enregistré cette symphonie sous la baguette de Riccardo Chailly, pour Decca.
  8. Elle chantera à Bayreuth en août prochain, dirigée par Christian Thielemann.
  9. Trois anges chantaient une douce mélodie
  10. « Que l'on entende absolument tout, tel que je l'ai entendu avec mon oreille intérieure, tel est le but pour lequel j'utilise tous les moyens à ma disposition, sans aucune exception. » Mahler, le 9 juillet 1896 à Natalie (cité par H. L. de la Grange, I, p. 567)

 

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