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Devenir réserviste ?

gavaniDessin de Paul Gavarni (1804-1866).

L'Ouvreuse, 22 juillet 2016 ——

Non, il ne s'agit pas de l'appel lancé par le Ministère de la Défense lié à l'état d'urgence. Noble engagement que ce premier, mais moins glorieux pour la dame réserviste dont il va être question.

Fréquentant toujours assidument les salles de concert, après une longue carrière où l'accueil et le placement des mélomanes fut mon gagne-pain, je me prépare à assister à un récital, sans mon amie la Comtesse, qui a choisi un autre programme. Deux de mes chouchous s'y produisent (qu'ils me pardonnent cette familiarité, signe d'un attachement sincère à leur personne et à leurs qualités musicales). C'est pourquoi je suis particulièrement en avance, donc en tête de la file qui attend que l'accordeur ait achevé son ouvrage. Le placement est libre.  Dès l'ouverture des portes, je m'installe à la place que j'estime la meilleure, me permettant d'avoir l'œil sur le clavier et les oreilles orientées vers le soliste et son accompagnateur. Las, j'avais complètement oublié qu'aux concerts précédents un petit groupe, particulièrement bruyant, squattait le carré. Mal m'en prit. Une plantureuse rousse, porteuse de sacs non moins volumineux, m'interpelle : « pourriez-vous vous déplacer de quelques fauteuils sur la droite ? Ces places sont réservées ! » . A son verbe sonore, coloré, lors de l'attente dans la file je l'avais remarquée : on n'entendait qu'elle. Une vocation lyrique rentrée ? Je lui réponds que le placement et libre et que j'ai justement choisi cette place, en faisant remarquer que toutes les places alentour sont encore libres. Elle semble très fâchée : « Moi, je m'en fiche, mais Arnaud  [j'ai modifié évidemment le nom] va être très mécontent ». Stoïque, je me mure dans mon silence. La dame étale ses sacs et leur contenu sur tous les sièges environnants. Je me sens piégée. Le public a garni l'essentiel de la salle, et les places « réservées » sont toujours inoccupées. Toutes celles et ceux qui ont l'outrecuidance de poser la question se voient foudroyés du regard et considérés comme aveugles ou abrutis : « Oui ! Vous voyez bien que ces places sont réservées ». Quelques dix minutes avant le concert, arrive Arnaud, qui se laisse choir dans le siège à ma gauche. Grand trentenaire hirsute et particulièrement négligé, malodorant, il est manifestement mécontent et le fait savoir à Christine (le nom est changé), avec laquelle il échange, à ma droite. Je suis désignée comme la coupable, au cas où il ne l'aurait pas remarqué. Quelques propos peu amènes, provocateurs à mon endroit me laissent de marbre. Les vieux, ça se croit tout permis, n'est-ce pas ? Le reste de la bande arrive juste avant l'entrée en scène des artistes. Malgré l'invitation à éteindre les portables, ils communiquent abondamment, tant pis pour Beethoven. Peut-être sont-ils venus pour bénéficier de la wi-fi gratuite ?

Avec de larges accoudoirs en partage avec les sièges voisin, les sièges sont spacieux. Certainement pas assez pour eux. Ils entreprennent sournoisement la  reconquête de l'espace,  sans doute au nom des droits acquis. Je n'ai plus que mon assise pour me tenir droite. Grâces soient rendues aux accoudoirs : sans eux, je serais sans doute poussée au sol, d'autant que je n'ai pas l'intention de contrattaquer, ne faisant pas le poids. Malgré cette hostilité évidente, mon concert n'est pas gâché, la musique -consolatrice comme écrivait Georges Duhamel quand j'étais jeune - me permet de fuir ce monde d'abrutis.

Vous avez dit « Réservé » ? Malgré l'envie qui me démangeait d'en découdre si j'en avais eu les moyens et si nous n'avions été dans cette salle, dans l'attente d'écouter deux grands artistes, je suis restée … réservée. Ambigüité, polysémie disent les savants. Réservé signifie, pour un bien, ce dont le droit n'appartient qu'au propriétaire et aux personnes auxquelles il l'a délégué. Dans ce cas précis, l'usage – ce sont des habitués – n'a-t-il pas créé du droit ? Les «droits acquis » ?

Je n'ai jamais été soumise à quiconque, y compris à l'obligation de réserve, mes amis et lecteurs le savent, je n'ai pas ma langue dans ma poche. La France, monarchiste - elle n'est républicaine qu'au fronton des mairies – a érigé en règle qu'au concert, particulièrement en province, le premier rang est « réservé » aux personnalités, comme si les manants qui paient leur place en étaient dépourvus. Des pays voisins, y compris la monarchique Belgique, ignorent cette pratique.  Fréquemment, ces promus au statut social distingué, le plus souvent totalement indifférents à la musique, lorsqu'ils n'arrivent pas en retard, n'ont pas la courtoisie de faire savoir qu'ils ne se dérangeraient pas. Ainsi, leur présence invisible renforce-t-elle le dogme fondateur de notre société : Le respect, la déférence, voire la soumission obséquieuse sont dus à ceux qui détiennent ou prennent le pouvoir.

Vienne la nuit du 4août !

L'Ouvreuse
22 juillet 2016

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bouquetin

Samedi 23 Juillet, 2016 19:33