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Flamboyante Magdalena Kožená

Magdalena Kozena et Emmanuelle HaïmMagdalena Kožená et Emmanuelle Haïm. Photographie © D. R.

Dijon, Auditorium, le 4 décembre 2016, par Eusebius ——

En vingt ans de carrière, Magdalena Kožená s’est hissée au rang des plus grandes mezzos, rayonnant à travers un large répertoire lyrique, des baroques à Gluck, Mozart, Brahms, sans oublier les Tchèques. Elle est née à Brno, ne l’oublions pas. Le baroque français, de la Médée de Charpentier  aux chefs d’œuvre de Rameau, est au menu de ce récital — intitulé « Héroïnes baroques » — où elle a pour complice Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, dont elle est familière de longue date1.

Rameau, avec Hippolyte et Aricie, dont l’ouverture est suivie de l’air de Diane, clair, avec les flûtes, fraîcheur insoupçonnée. Même si des pièces instrumentales font le lien, le changement de climat est rude  avec les deux airs de Phèdre, forts, poignants, conduits magistralement, avec un soutien constant, des couleurs rares, au caractère dramatique accusé. Une grande tragédienne au sommet de son art dont la longueur de voix impressionne. « Cruelle mère des amours », avec le basson, sorte d’invocation pathétique à Vénus,  air révélateur des tourments intérieurs, et, le plus grand, « Quelle plainte en ces lieux m’appelle », qui conduit la reine à la mort. Elle campe une formidable Phèdre, difficile à surpasser : tout est là, avec un orchestre superlatif.

Pourquoi ne chante-t-on pas davantage Dardanus, réduit ici à l’état de suite d’orchestre ?2 Le public s’est familiarisé aux suites instrumentales de Rameau, à la faveur du 250e anniversaire de sa disparition. Rares ont été les ensembles baroques à ne pas venir à Dijon à cette occasion. Les ouvertures, préludes, sinfonies et danses en tous genres abondent et sont toujours bienvenus. Cependant, réduire une œuvre dramatique et lyrique à ces pièces  en dénature le sens. La variété des caractères, des éclairages, les modelés superbes de l’orchestre emportent l’adhésion. La seule réserve concerne l’effectif et les couleurs (un seul basson, absence de cuivres, et — hélas — du chœur). Comme de coutume, Emmanuelle Haïm, déploie une énergie communicative à travers sa gestique singulière et efficace. Durant toutes les parties instrumentales du concert, les danses avancent, toujours colorées, aux tempi justes, bien rythmées, l’élégance versaillaise ne boudant pas la rusticité première.

À juste titre, « Tristes apprêts », de Castor et Pollux, a conquis les publics3. Si l’introduction orchestrale pêche par manque d’assurance, l’entrée de la voix permet à l’ensemble de retrouver toutes ses qualités. La conduite du chant est exemplaire, l’égalité dans tous les registres, le soutien, l’expression n’appellent que des suffrages, le public est ravi.

Médée, dont on écoutait ici même l’histoire illustrée par Cherubini il y a peu, a fasciné plus d’un dramaturge et d’un musicien. Comme de bien entendu, la souffrance, l’amour, le désespoir, la vengeance, la fureur animent également l’héroïne de Marc-Antoine Charpentier4. La tension frémissante du désespéré  « Quel prix de mon amour » augure déjà de la suite et atteint une expression pleinement convaincante. La voix sombre s’accorde parfaitement à l’incantation « Noires filles du Styx », avec un orchestre terrifiant. Le monologue « d’où me vient cette horreur », qui s’achève par la fureur confirme les talents de tragédienne de Magdalena Kožená. Les récitatifs et airs enchaînés avec une fluidité rare confèrent une liberté, une vie singulière à la métrique des vers de la tragédie. Le soutien, la projection d’une voix sonore, agile, expressive à souhait nous ravissent. Les couleurs sont riches, avec des graves profonds et des aigus lumineux.  L’ornementation paraît naturelle tant elle participe à la ligne de chant. Magdalena Kožená est une grande tragédienne dotée de moyens exceptionnels dont elle use avec art.

Les Indes galantes vont lui en fournir une nouvelle occasion. Dans l’air de Phani (de la deuxième entrée), les aigus sont superbes, clairs et aisés. Les airs d’Émilie, quant à eux, rejoignent ceux de Phèdre et de Médée : la tourmente, le déchaînement des éléments durant la formidable tempête, puis durant l’orage, sont d’une force irrésistible, la virtuosité s’y déploie superbement.

Le dernier air au programme, « Fuyez, fuyez, vents orageux », avec le hautbois et le basson solos, nous permet de retrouver le calme et la joie des danses où excelle Rameau.  Un récital qui restera dans les mémoires d’un public enthousiaste.

Eusebius
6 décembre 2016

1. Monteverdi (Le retour d’Ulysse dans sa patrie) les réunira de nouveau, en mars prochain, pour notre plus grand bonheur.

2. malgré l’essai publié en 1980 par Philippe Beaussant, chez Albin Michel, avec un chapitre dédié à l’interprétation de ce chef d’œuvre, et un numéro récent de l’Avant-scène opéra .

3. Berlioz écrivait à son propos « une des plus sublimes conceptions de la musique dramatique ». On se souvient ici de l’extraordinaire Télaïre campée par Emmanuelle de Negri dans la production de Barry Kosky, en septembre 2014. 

4. Anne-Sophie von Otter, accompagnée  aussi par Le Concert d’Astrée, nous en livrait quelques airs, il y a peu.

 

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bouquetin

Mercredi 7 Décembre, 2016 2:18