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Jay Gottlieb et Gilles Apap au Festival des Forêts

Jay GottliebJay Gottlieb au Festival des Forêts. Photographie © D. R.

21 juillet 2016, par Flore Estan ——

Une magistrale démonstration de talents nous été offerte les 24 juin à Pierrefonds et 16 juillet à Saint-Jean aux Bois, lors du Festival des Forêts, à quatre-vingts kilomètres de Paris, festival pour lequel son président Bruno Ory-Lavollée et son équipe mouillent leur chemise depuis vingt-quatre années, organisant chaque année une semaine d'évènements uniques dans de beaux lieux de l'Oise, comme la Cathédrale de Pierrefonds et l'abbatiale de Saint-Jean aux Bois (où la célèbre chanson Mon Amant de Saint-Jean fut écrite par Carrara), en passant par le Théâtre Impérial de Compiègne et l'abbatiale de Morienval. Malgré le contexte difficile pour toutes les entreprises culturelles, 5 500 entrées payantes ont été enregistrées cette année, une augmentation régulière. Avec un concert dans les arbres (Parc de Bayser à Compiègne), un spectacle céleste (pyrotechnie à Choisy-au-Bac), une représentation au milieu des livres (Bibliothèque de Compiègne), le festival mêle environnement naturel et poésie, musique et nature. Autour du thème aquatique de cette saison, le public a pu réentendre le Chant des Baleines, assister à un concert sous l'eau (Piscine de Huy) et entendre des musiques évoquant les milieux aquatiques. Plusieurs formules sont proposées au public, de la randonnée au pique-nique, afin d'établir un lien convivial.

Au sein d'abbatiales à l'acoustique parfaite (Saint-Jean aux Bois),  entre de vieux murs épais soutenant des voutes gothiques et romanes évoquant histoire et culture (Pierrefonds), les lieux choisis sont propices à accueillir les musiques et leurs interprètes. À la fois moyenâgeux et romantique de part ses différentes constructions et rénovations, ses multiples tourelles dignes d'un conte de fées, le château de Pierrefonds pourrait symboliser à lui tout seul le climat onirique et culturel du festival. On y entendit Jay Gottlieb, dans un programme américain comme il se doit, virtuose, de grande culture, pédagogue, maniant l'humour en son art de la narration, qui envoûta le public dès les premières notes de Gershwin. Ancien élève de Nadia Boulanger, Jay Gottlieb a été désigné par le gouvernement américain comme le représentant de la musique américaine à travers le monde.

Gilles ApapGilles Apap au Fesival des Forêts. Photographie D. R.

Gilles Apap, après le concert, évoque le travail, beaucoup de travail ! Sans relâche, même assis sur une poubelle juste avant le concert, pour remémorer ses traits.

Comment qualifier le violoniste soliste ? Anti-conformiste ? Anarchiste ? Gilles Apap fait partie de ces fous bienveillants qui bousculent les idées reçues et assument tous les risques d'une démarche artistique hors normes. Il ne joue pas seul, ni au-dessus des autres. Il joue avec les autres, comme avec son orchestre venu de Suède, le Nordic Chamber Orchestra, tout en bonheur et sourires, liberté de son et énergie insufflées par leur premier violon-chef d'orchestre. Après avoir chaleureusement remercié l'équipe des bénévoles du festival, Gilles Apap a évoqué Yehudi Menuhin, avec lequel il a travaillé, préparé un film, partagé un bout de chemin de vie, et dont l'âme musicale, douloureuse et sereine, a certainement plané dans l'abbatiale pendant tout le concert.

Dans les années soixante-dix, un courant esthétique important de mélange et fusion des genres s'est opéré, avec des arrangements de musiques « classiques », Jacques Loussier avec le jazz et Johann Sebastian Bach, le rock progressif, le fameux « Mozart l'Égyptien », Lambarena, etc.,  parmi les plus célèbres. Pour Gilles Apap, la musique traditionnelle a toujours été indissociablement liée à la musique dite savante. Ses célèbres stages pour musiciens classiques ont enthousiasmé la jeune génération, permettant de libérer les gestes par l'improvisation, de libérer l'esprit en dansant pendant les traits virtuoses. Le soliste a inlassablement poursuivi sa route dans cette démarche reconnue, puisqu'aujourd'hui il s'adresse aux étudiants du CNSM de Paris au sein de masterclasses. L'association de Gilles Apap avec l'orchestre de chambre suédois participe de cette démarche « trans-genres ».

Placé sous le signe du ré majeur joyeux, triomphant et adoré des instruments à cordes (à cause des deux cordes à vide ré et la, et des positions moins périlleuses que dans les tonalités riches en bémols), le concert commence à l'extérieure de l'abbatiale, à la grande joie des spectateurs, excellent procédé toujours apprécié, permettant aux interprètes délivrés des partitions et au public plus proche de communiquer joyeusement et musicalement. On peut voir défiler les magnifiques instruments de bois verni et d'ébène, de cuivre et de maillechort, rutilants des soins amoureux apportés par leurs propriétaires, et tous réunis au sein d'une sorte d'armée pacifique. Entrant à la queue leu-leu et déambulant dans l'église, l'orchestre entonne donc, en préambule, la Marche « Haffner » K. 249 de Mozart, suivie, sans transition de la symphonie du même nom, du même compositeur et dans la même tonalité. L'effet est saisissant. Les riches harmonies de cette trente-cinquième symphonie et la fougue du premier mouvement sont accentuées par l'orchestre jouant debout et débordant de contrastes savamment travaillés, à la fois auditifs et scéniques. Si l'esthétique de leur jeu est plus proche d'un Beethoven massif voire d'un Bruckner, la symphonie mozartienne est cependant appréciée par le public qui applaudit à tout rompre entre chaque mouvement. Quasi chorégraphiés, les échanges entre les pupitres des cordes sont mis en évidence par des regards, avec les violons en avant-scène, questions-réponses, moments d'humour et de suspense de la riche partition. Loin de représenter un choix esthétique épuré et discret, c'est la joie débordante très mozartienne qui revit à travers les mouvements rapides, encadrant la profonde émotion du second mouvement lent. Le menuet, dans le troisième mouvement, acquiert, sous les doigts des musiciens, un caractère bavarois allemand un peu lourd, qui rappelle les danses populaires chères à Gilles Apap et aux musiciens suédois.

En seconde partie de concert, avec une sonorité d'une rare pureté, Gilles Apap interprète l'unique concerto pour violon de L. van Beethoven. Les solos pianissimo mettent le public en apnée et diffusent un émerveillement et une émotion intenses. Offrant avec profusion le meilleur de lui-même, sans retenue ni prudence, le soliste rayonne et prend tous les risques sur scène : non seulement il joue sa partie formidablement ardue de soliste, mais encore il double, avec jubilation, les thèmes des premiers violons. Mises en exergue et dramatisées par l'orchestre et le soliste, les fameuses dissonances du premier mouvement sont interprétées avec une expressivité passionnée et douloureuse. Les nombreuses trouvailles du compositeur sont réinventées et mises en évidence par l'orchestre : introduire un concerto par des coups de timbales, puis par les bois seuls, auxquels répondent les cordes, ce fut unique en 1811. Procurant à la forme romantique du concerto son apogée, Beethoven bouscula avec génie la forme préétablie, dit-on, à Mannheim de toutes les œuvres symphoniques. On peut trouver dans les pages sublimes de ce concerto les prémices de ceux de Mendelssohn, Tchaïkovsky, Bruch où même Ennio Morricone puisa sans doute son inspiration harmonique.

Rond et chaleureux, le timbre des cordes de l'orchestre exprime librement passion, mélancolie, violence, colère et infinie tendresse contenues dans la partition beethovénienne. Au milieu d'eux, et non devant, comme en séance de musique de chambre dans son salon, Gilles Apap partage, encourage, communique. A la fin du premier mouvement, après les applaudissements frénétiques d'un public enthousiaste, le soliste commence le second mouvement du concerto, assis au milieu de ses camarades musiciens, jambes croisées, dans une détente quasi sereine. La mélodie se déroule avec suavité et calme. Sans transition, le troisième mouvement s'enchaîne avec le célèbre thème jubilatoire du chef d'œuvre. Après le concert, les amis du soliste évoqueront avec lui le mythique enregistrement de Menuhin dirigé par Furtwängler (1947), à réécouter à l'envi.

https://www.youtube.com/watch?v=_NUvy-LSrDQ, mais aussi la version filmée en 1962, sous la direction de Colin Davis.

Le concert fut joyeusement conclut par des thèmes suédois et irlandais, invitant le jazz et ses improvisations, dans une effervescence bienheureuse, le soliste né en Algérie à la fin de la guerre, ayant auprès de lui, pour ce concert unique, ses parents résidant à Nice. The show must go on !

 

Flore Estang
21 juillet 2016

 

 Flore Estang, flore@musicologie.org, ses derniers articles :Berlioz aux invalides : un moment d'anthologie (30 avr. 2016)À la mairie du 6e arrondissement de Paris, un violon peut en cacher un autre (25 mars 2016)La Passion selon Saint- Jean, à Notre-Dame de Paris (11 mars 2016)L'invitation à la danse des pianistes duettistes Christiane Baume-Sangland et Dana Ciocardie (fév. 2016) — Les articles de Flore Estang

 

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Jeudi 21 Juillet, 2016 16:57