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Jérôme Correas ressuscite Fedra de Paisiello : entretien

 

Propos recueillis par Frédéric Norac, Catania, 17 janvier 2016 ——

Jérôme Correas. Photographie D. R.

 

L'Italie célèbre cette année le bicentenaire de la mort de Giovanni Paisiello (1740- 1816). À cette occasion le Teatro Massimo Bellini de Catania a eu l'heureuse idée de monter pour son ouverture de saison en janvier dernier  un de ses derniers opéras, Fedra, créé en 1788 au Teatro San Carlo de Naples, un des rares exemples d'opera seria sorti de la plume d'un compositeur plus connu pour ses œuvres buffa ou semi seria.

L'opéra de Paisiello est une œuvre assez étrange et de style assez mixte. Son livret s'inspire indirectement de celui de l'Abbé Pellegrin pour Hyppolyte et Aricie de Rameau via l'adaptation italienne réalisée en 1759 par Frugoni pour le compositeur Tommaso Traetta

À l'occasion des représentations, dans une mise en scène d'Andrea Cigni et dont la marque Dynamic devrait publier un enregistrement et une captation en DVD, nous avons rencontré le chef sur une terrasse encore ensoleillée en ce mois de janvier, le jour même de la première.

Frédéric Norac : Comment êtes-vous arrivé à cette œuvre de Paisiello ?

Jérôme Correas : En fait, c'est Francesco Nicolosi le nouveau directeur artistique du Teatro Massimo qui connaissait cet opera seria de Paisiello et qui souhaitait sortir du répertoire habituel. C'est un choix courageux dans un pays où le répertoire est évidemment dominé par les opéras de Puccini, Verdi, Donizetti. Pour aborder cette œuvre de la fin du XVIIIe siècle, il souhaitait un spécialiste du répertoire baroque et c'est là qu'est intervenu mon agent en Italie.

C'est une œuvre intéressante parce qu'elle prouve qu'aux alentours des années 1790 l'opera seria n'était pas un genre mort. Il s'est maintenu en fait jusqu'aux premières décennies du XIXe siècle et même un peu après. Les premiers opéras de Rossini, ceux de Donizetti même sont des opéra sérias.

Évidemment c'était un véritable défi parce que je me suis retrouvé face à un orchestre qui n'avait aucune pratique de ce style de musique. Ils avaient tout juste abordé un Mozart, mais avec un chef « traditionnel » et ils n'ont pas l'habitude de jouer en petit effectif.

Ensuite s'est posé le problème de la partition. Il en existe deux versions, une conservée à Naples et l'autre à Florence. La version napolitaine est pleine de lacunes. Il manque les airs de Phèdre, celui de Diane et celui de Nearco, le confident de Phèdre. On a fait réaliser une transcription de la première qui s 'est révélée fautive. Il était trop tard ensuite pour obtenir une copie de celle de Florence. Du coup, on a dû avoir recours à la partition qui avait été utilisée pour un enregistrement de la RAI de 1958 et qui était à Rome. Évidemment, celle-là était plus claire et sans erreur, mais elle était complètement défigurée, car on avait introduit des nuances qui n'existent pas dans la musique du XVIIIe siècle qui joue beaucoup sur les contrastes. Il y avait des accompagnatos et d'autres éléments d'orchestration qui n'ont rien à faire dans la musique de cette époque. Évidemment tout ce qui était trait de virtuosité avait été supprimé pour rendre l'ensemble plus dramatique. De plus, le rôle de Thésée qui est un ténor aigu dans la partition originale avait été transposé pour un baryton. Finalement, on a été obligé de trouver un moyen terme et d'utiliser alternativement les deux sources. Évidemment, c'était assez difficile pour l'orchestre de travailler sur un matériel avec des graphies différentes, mais je tenais à ce qu'on s'approche le plus possible de l'aspect originel de la partition qui a des côtés composites dans son mélange de styles.

Fedra. Photographie © Giacomo Orlando.

Frédéric Norac : C'est très frappant en effet ce mélange stylistique. Au premier acte, on a l'impression d'un décalque de la tragédie française, que Phèdre est le rôle principal, mais finalement au deuxième,  elle passe au second plan et on bascule vraiment dans un opera seria et c'est le couple Hippolyte Aricie qui domine... Musicalement c'est plutôt au Mozart d'Idoménée que l'œuvre fait penser. Est-ce que vous pensez que Paisiello connaissait, avait accès aux opéras de Mozart...

Jérôme Correas : Je ne sais pas, mais en tous cas ce qui est certain, c'est que Mozart lui connaissait les opéras de Paisiello. Ses opera seria de jeunesse et même au-delà ont été influencés par les œuvres italiennes.

Frédéric Norac : Et est-ce que vous pensez que Paisiello était susceptible de connaître cet Hippolyte et Aricie de Rameau dont le livret de Fedra s'inspire ?

Jérôme Correas : En fait, à force de fréquenter ce répertoire, j'en viens à me dire que depuis le XVIIe jusqu'au début du XIXe siècle, il y a une influence française en Italie plus importante qu'on ne le pense. J'ai une amie musicologue, Barbara Nestola, qui a fait une recherche sur les partitions françaises présentes en Italie, à Venise, Naples et Rome, et  elle a trouvé des partitions de tragédies lyriques, de Lully, de Rameau. Il y a aussi la diffusion des tragédies de Racine et de Voltaire. D'ailleurs dans Fedra, il y a des traces de cette diffusion, les chœurs notamment ont un style très vertical à la française, une déclamation syllabique proche du récitatif qui font penser à Lully et à Gluck dans leur façon de commenter l'action. Il y a aussi le traitement  des personnages et même des phrases entières qui semblent la traduction littérale du livret français. On trouve aussi des traits d'orchestration — des doublures de flûte sur les cordes par exemple  qui apportent un effet de transparence et qui ne sont pas typiquement italiens. L'on retrouve ces traits chez Gluck et même plus tard chez Berlioz. Je crois qu'il y avait en réalité une culture commune, beaucoup d'échanges d'un pays à l'autre. Les partitions circulaient et les compositeurs s'influençaient mutuellement.

Fedra. Photographie © Giacomo Orlando.

Frédéric Norac : Est-ce que ce projet va avoir une postérité ?

Jérôme Correas : Oui la RAI va enregistrer et diffuser la première puis ce sera sûrement publié par un label italien. Au départ, ils voulaient enregistrer une seule soirée, mais j'ai réussi à obtenir plusieurs prises.

Frédéric Norac : Et la partition ?

Jérôme Correas : Elle n'est pas publiable telle quelle, il faudrait vraiment faire un vrai travail sur les deux sources, celle de Naples et celle de Florence dont a été tirée la copie de Rome, pour collationner les différences et faire un véritable travail d'édition critique.

Frédéric Norac : Est-ce qu'il y a un intérêt de la musicologie pour un compositeur comme Paisiello ?

Jérôme Correas : En France pas que je sache, en Italie, je l'ignore. C'est une des limites de la musicologie universitaire de ne s'intéresser qu'aux grandes figures et d'ignorer les compositeurs de transition. Dans l'histoire de la musique, il n'y a pas des grands compositeurs, Haendel, Mozart, et rien entre les deux. L'histoire de la musique est un véritable continuum et personnellement, je suis toujours très intéressé par ces chaînons manquants comme Paisiello.

Frédéric Norac: Vous pensez aller au-delà de ce Paisiello en termes de répertoire ?

Jérôme Correas : Au-delà, je ne sais pas. J'aime beaucoup la musique de la période classique, les opéras de Haydn, par exemple, dont j'ai abordé récemment la Vera Costanza et qui sont vraiment passionnants. Pour faire ce répertoire, je pense qu'il faut fuir la tentation du symphonique et aller plutôt vers le concertant, mettre en place cette opposition entre vents et cordes comme elle existait à l'époque et que j'ai essayé de retrouver ici avec l'orchestre de l'Opéra de Catania. Rossini m'intéresserait beaucoup aussi. Je suis un ancien chanteur et le début du belcanto romantique m'attire. Faire d'autres compositeurs de cette période, comme Mayr, Cherubini, Méhul, notamment ses opéras comiques. Et puis évidemment ce qui est assez difficile à proposer  en France les compositeurs napolitains des années 1770 comme Jommelli et Traetta . À mon avis le répertoire du premier XIXe siècle a beaucoup à gagner à être abordé d'une  façon différente au plan orchestral, car il se révèle alors foisonnant, vivant. Je pense qu'il y a beaucoup à chercher aussi sur le récitatif. Je lisais récemment le traité de chant de Manuel Garcia qui date de 1847 et j'ai été très frappé, car il dit encore à cette époque que le récitatif doit s'approcher plus du parler que du chanter, qu'il ne faut pas faire les notes et marquer les rythmes. En effet, ce qui est intéressant pour moi, c'est le contraste en les deux modes. J'ai un peu poussé ici dans ce sens, mais c'est difficile de convaincre les chanteurs de ne pas chanter, surtout en Italie où la voix est si importante. En fait pour un chef ou un metteur en scène, il est important de faire preuve sagesse, de savoir s'arrêter dans ses exigences, de décider le moment où il doit se soumettre à la limite humaine. On fait un certain chemin avec les interprètes aussi loin que possible vers ce que l'on souhaite et il ne faut pas risquer de tout remettre en question en voulant aller trop loin.

 

plume Frédéric Norac
Propos recueillis à Catania, 17 janvier 2016

 

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