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Juan Diego Florez fait le joli cœur à la guitare à l'opéra de Monte-Carlo

Monaco, 4 avril 2016, par Jean-Luc Vannier ——

Juan Diego Florez. Photographie © Kristin Hoebermann.

 

Six, sept, peut-être même huit bis (nous ne comptons plus tant il les a enchaînés), d'interminables rappels, des applaudissements, puis des ovations debout, à peine calmées le temps d'une nouvelle interprétation avant que la salle ne réitère son enthousiasme. Un succès ? Plutôt un triomphe : Juan Diego Florez pouvait se targuer, dimanche 3 avril, d'avoir littéralement envoûté l'opéra de Monte-Carlo dans un récital dont le caractère exceptionnel ne tenait pas seulement aux prolongations — près d'un tiers du temps initial — de sa performance.

Cette idylle entre le public monégasque et le ténor péruvien, impeccablement accompagné au piano par Vincenzo Scalera, n'avait pourtant pas commencé sur un lit de pétales de roses : en première partie, celui qui s'était offert une ouverture inoubliable à la Scala de Milan à l'âge de 23 ans — il en a vingt de plus aujourd'hui — s'est courageusement attaqué aux mélodies d'Henri Duparc (1848-1933). Il a ainsi débuté son programme par Chanson triste (1868), poème pétri de modulations vocales en clair-obscur, a poursuivi avec Phydilé (1882) où ses graves filtrés revêtent des teintes pastel, puis avec une magnifique interprétation de L'invitation au voyage (1870) où l'évocation des « larmes » nous en ferait presque verser quelques-unes et, enfin, avec Le manoir de Rosemonde (1879) qui lui permet de confirmer cette agilité vocale et cette aisance à naviguer dans une tessiture très étendue. La diction est certes irréprochable mais la voix du ténor péruvien, sans doute par habitude d'un autre répertoire, « belcantise » le compositeur français là où l'exécution, malgré d'indéniables efforts, requerrait plus de neutralité, plus d'intériorité, moins de chaleur exubérante dans la projection. Le ténor demeure emporté par sa nature sanguine, dont il nous avait montré l'inaltérable incandescence dans une superbe La Favorite  sur le Rocher en décembre 2013.

Juan Diego Florez Photographie © Eric Dervaux.

Preuve s'il en est : en poursuivant avec un programme mozartien, Juan Diego Florez nous donne le sentiment d'avoir complètement transformé sa voix, d'être même un autre artiste lyrique sur scène. En témoignent un forte tenu et inébranlable sur « pieta » dans l'aria Misero, o sogno o son desto K 431 ou de magnifiques vocalises — dont nous sentons néanmoins la nécessaire tension technique — dans « D'ogni colpa la colpa maggiore », air d'Ozias extrait de La Betulia liberata, oratorio composé en 1771 par un Mozart tout juste âgé de 15 ans.

En deuxième partie, Juan Diego Florez se lâche : les trois mélodies de Ruggero Leoncavallo (1857-1919), les deux de Francesco Paolo Tosti (1846-1916) et de Gioacchino Rossini (1792-1868) lui offrent presque autant d'occasions d'enchaîner les contre-uts et les sauts d'octave que dans l'air « Ah ! Mes amis » de La fille du régiment qui le rendit si célèbre en 2007 à Milan. Sa voix virevolte dans le finale de « Aprile »,  jongle avec brio dans le « Vieni amor mio » et retombe sur ses pattes avec une élégance toute féline dans « Mattinata ». Son « L'alba separa dalla luce l'ombra », puis sa très napolitaine « Marechiare » (1886) le mettent, certain de son succès, suffisamment à l'aise pour présenter avec humour L'invito (Bolero) de Rossini et le « Cessa di piu resistere », l'air du Comte Almaviva extrait à l'acte II de Il barbiere di Siviglia.

Nous nous attendons à un, voire deux bis mais les acclamations virent néanmoins à l'émeute — des apostrophes délirantes fusent des profondeurs de la salle Garnier — après l'inévitable « Una furtiva lagrima » de L'elisir d'amore (Donizetti) à faire fondre ce qu'il reste de banquise, un extrait de La Belle Hélène, puis un autre de La fille du régiment « militaire et mari ». Nous rappelant son passé dans la musique folklorique et la pop péruvienne, le ténor revient tout sourire avec sa guitare et termine — du moins le pensons-nous — avec un flamboyant Besame mucho avant d'exiger de repérer son épouse dans l'obscurité et lui dédier une chanson d'amour ! La salle se lève pour l'ovationner : il réapparaît une dernière fois pour nous achever avec une fougueuse « La donna e mobile » du Rigoletto de Verdi.

Juan Diego Florez Photographie © Eric Dervaux.

Juan Diego Florez ne possède pas seulement cet incroyable talent vocal. Il a, par surcroît, du cœur : fondé en 2011, son projet social « Sinfonia por el Peru » qui s'inspire du programme « El Sistema » au Venezuela, accueille plus de 2000 enfants pauvres et vulnérables dans 13 centres musicaux du pays. Outre ces « mini-sociétés » grâce auxquelles un « instrument de musique remplace une arme », « le travail d'équipe supplante les gangs » et « la violence domestique et le travail des enfants font place à la fierté des familles », l'engagement du ténor a permis de créer la première école de luthiers à Huaro, Cuzco. Une seconde édition du gala « Juan Diego Florez and Friends » au bénéfice de la « Sinfonia por el Peru » aura d'ailleurs lieu au Musikverein de Vienne le 23 avril prochain.

Monaco, le 4 avril 2016
Jean-Luc Vannier

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Mardi 5 Avril, 2016 2:52

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