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L'Auditorium de Dijon, bientôt 20 ans… ou la demi-victoire teintée d'amertume d'un passionné de musique

Roy Jean-Louis, L'Auditorium de Dijon : bientôt vingt ans. L'Harmattan, Paris 2015 [255 p. ISBN : 978-2-343-07401-6 ; 27 €].

10 février 2016, par Eusebius ——

Depuis son ouverture, hormis une plaquette liée à cet événement, rien ne semble avoir été publié sur l'histoire de cette réalisation et son activité. C'est dire l'intérêt de cette contribution. Sous la plume élégante, alerte et acérée du fils de Jules Roy, amateur éclairé et passionné, paraît cette somme, chronique de plus de vingt ans de la vie musicale dijonnaise.

Il est des gestations et des accouchements difficiles, particulièrement douloureux. Ce fut le cas de l'Auditorium de Dijon. Jean Louis Roy, engagé très tôt pour la création d'une grande salle de concert, à travers une association disparue (Eurydice délivrée), consacre les premières pages à une sorte de plaidoyer pro domo. Pour partie, on lui est sans doute redevable de l'émergence du projet.  Il en fut écarté, vraisemblablement pour son indépendance d'esprit. En atteste ce qui ressemble à un règlement de comptes à l'endroit de la précédente municipalité (Robert Poujade) p. 31, 32 et 35. Mais ne faut-il pas nous réjouir de ce qui passa alors pour le caprice d'un grand-duc, et dont la municipalité suivante — qui avait décrié le projet alors qu'elle était dans l'opposition  — prit le relais, en assumant pleinement ses responsabilités et les charges financières ? Parfois bien documenté, le récit fourmille d'anecdotes riches de sens. Quelque part Dijon sent Clochemerle, dans ce qu'il narre, mais aussi dans ce qu'il perpétue1. Les réactions, vives, souvent opposées, des personnalités, des gazettes, des associations locales, sont transcrites et éclairent les débats sous un jour singulier.

L'idée avait été formulée dès 1974. Il fallut attendre 1988 pour que Robert Poujade, alors député-maire, se dise prêt à mettre en œuvre l'utopie de Michel Grivelet. L'inauguration, annoncée pour février 1995, interviendra en novembre 1998. Retards de chantiers, malfaçons, erreurs, changement d'architectes, nombre de grands travaux sont victimes de telles péripéties, onéreuses et chronophages. Ainsi, les contraintes budgétaires conduisirent à renoncer (on dit toujours « temporairement » dans ce cas) à une salle de répétition et à une salle de musique de chambre. Reconnaissons que, même imparfait, l'outil constitue un formidable atout pour la ville, sa région, et sa population qui se sont maintenant appropriées pleinement les installations.

Jean Louis Roy brosse un tableau sans complaisance de l'ère Philippi (Pierre Philippi) qui gouverna le Grand Théâtre de 1978 à 2002, même si perce çà et là une pointe de nostalgie pour les structures traditionnelles : l'orchestre lyrique, le corps de ballet. Pour ma part je garde en mémoire des prestations pitoyables de l'orchestre. Le temps des mises en scène traditionnelles, souvent poussiéreuses, est définitivement révolu, heureusement. Est-il réaliste de réclamer à Dijon une maison d'opéra digne d'une grande capitale, avec son orchestre, ses chœurs, son corps de ballet, comme le voudrait l'auteur2 ? Les moyens ne l'autorisent évidemment pas, à moins de retomber dans les ornières du passé, qui faisait l'impasse sur la qualité et le professionnalisme, pour des productions souvent douteuses et routinières.

Malgré le faible intérêt manifesté par la Région à la construction de l'Auditorium — elle y avait contribué à hauteur de 0,25 %3 — celle-ci, à la différence du Département participe au fonctionnement de façon conséquente (8,6 % du budget, 0,49 % pour le département). La Ville de Dijon reste le premier contributeur, avec l'aide de l'État. La réalisation a conquis ses lettres de noblesse. Les subventions sont en baisse constante, disette oblige, mais la gestion rigoureuse, dynamique, toujours ambitieuse dans sa programmation, porte ses fruits : la pérennité de l'Opéra de Dijon est assurée brillamment. Si, à l'ouverture, la danse  avait l'ambition d'assurer 12 représentations par an, ce ne fut jamais le cas4. Elle  a disparu cette saison. Sans doute y reviendra-t-elle dans des temps que l'on espère meilleurs, et proches.

L'ouvrage a le mérite d'être le témoignage d'un acteur, fut-il marginal. Il trouve ses limites dans l'engagement de ce dernier. Jean-Louis Roy, quelque peu prisonnier de ses préjugés et de ses amitiés, pêche par une information tronquée, orientée. Tels « Depuis 20 ans, l'Auditorium a voulu cannibaliser la musique »  (p. 93), repris ensuite (p. 117). « L'élimination de l'ODB liée à la salle » (p.139). Faire porter à l'actuelle direction la responsabilité de l'intégration de l'orchestre du Grand Théâtre dans l'association La Camerata est d'autant plus injuste que l'auteur écrit par ailleurs que dès 1993, Jacques Toubon, alors ministre de la Culture, en formulait le souhait (p. 42), et que la Région reprenait l'idée (p. 43). La décision était municipale, et argumentée. Les conventions tripartites, qui engageaient l'ODB ne sont jamais mentionnées. Ainsi Jean Louis Roy instruit exclusivement à charge le procès de l'Opéra dans le conflit ouvert qui compromit la création du Ring (p.179-181). Ses amitiés anciennes n'étaient porteuses que de leur vérité, largement incomplète. Que n'a-t-il consulté toutes les parties, ainsi la Mairie et la direction de l'Opéra ? Certes l'orchestre a été externé, mais n'est-ce pas là le moyen d'assurer l'indépendance des deux institutions (réglée par convention) ? Le cahier des charges permet à l'ODB de participer à des productions lyriques et à des concerts dans une programmation commune. C'est aussi et surtout l'occasion d'écouter d'autres phalanges de qualité rare (SWR Baden-Baden und Freiburg, les Dissonances, Anima Aeterna... sans compter les orchestres invités).

Vision élitiste ou désabusée de l'auteur ? « À Dijon, les mélomanes sont trois cents, et deux cents pour la musique de chambre... » (p. 18). Manifestement ce dernier n'a pas dû assister aux récitals de ces dernières saisons (sauf empêchement, je les suis tous). Sa critique des tarifs pratiqués ne résiste pas à l'examen (p. 25). Pour l'avoir personnellement vérifié, Dijon est l'une des scènes musicales les moins chères de l'Hexagone. Rappelons qu'en dehors des opéras (où des places à 17 € peuvent toujours être obtenues) et de quelques récitals de solistes internationaux, des places « dernière minute » sont vendues à 5 €, prisées d'un public fidèle. Les spectacles co-produits avec d'autres institutions offrent un rapport qualité-prix sans aucune concurrence5. Ainsi des amis parisiens ont-ils fait le choix de venir à Dijon pour le prochain Mitridate, plutôt que de l'écouter chez eux, par les mêmes interprètes.

Observations générales pertinentes d'un familier des salles de concert et d'opéra, nombreuses sont les digressions sur le disque, les captations vidéos, les films d'opéra, les publics, leur sensibilisation,  la communication, les applaudissements (p. 21) toujours intéressantes. Evidemment, Eusebius n'apprécie pas la charge injuste contre les critiques, caricaturale et largement infondée pour ce qu'il en sait (p. 72)6.

Sans répondre à un calendrier rigoureux, nombre d'œuvres lyriques, de concerts et de spectacles sont recensés, avec le regard éclairé d'un authentique mélomane. Sont passées en revue les activités de chacun, solistes, ensembles, orchestre locaux, régionaux ou invités. Les formations locales retiennent particulièrement l'attention, du Quatuor Manfred à La Camerata7.

Force est de reconnaître que les propositions (p.32-33), les conseils, les interventions nombreuses de l'auteur et de son association, s'ils n'ont été mis en œuvre dans l'immédiat, ont été pris en compte et se sont traduits dans les faits. La politique d'ouverture à tous les publics (déficients visuels, handicapés, scolaires, étudiants, milieu hospitalier, milieu carcéral…) rencontre un réel succès. Il suffit d'observer les cars débarquant leurs passagers, les plaques d'immatriculation du parking Clémenceau pour être convaincu du rayonnement régional, national et international de l'Opéra de Dijon. L'accueil, le bar et la restauration rapide répondent maintenant aux attentes du public. Un stand de disquaire, librairie musicale, est ouvert pour toutes les manifestations, et offre une riche sélection d'enregistrements et d'ouvrages en relation avec le programme. La fabrique d'absolu, mensuel de l'opéra, dont le no 13 vient de sortir, s'avère un outil culturel de grande qualité, digne des plus grandes maisons. Du reste, de façon justifiée, Jean-Louis Roy rend hommage à l'équipe actuelle pour la qualité de ses réalisations, et pour le renouvellement du répertoire. Si pertinent soit-il, le plaidoyer pour un rapprochement avec le Festival de Beaune, durant la saison estivale — particulièrement indigente à Dijon depuis la disparition du Festival d'été — relève du vœu pieux, lorsqu'on connaît les baronnies locales. L'essentiel est que cette saison inaugure un partenariat étroit avec « Les 2 Scènes », scène nationale de Besançon et avec l'Ensemble Justiniana, compagnie nationale de théâtre lyrique et musical, et propose « les prémices d'un projet lyrique régional ambitieux et responsable ». Que demander de plus ?

Si l'Opéra de Dijon et l'Auditorium méritent une approche mieux documentée, plus exhaustive, moins polémique, cet ouvrage offre le regard passionné d'un témoin engagé sur la création d'une nouvelle structure, sur ses avancées et sur les perspectives offertes par la grande région Bourgogne Franche-Comté.

Eusebius
10 février 2016

1. Par-delà le problème de propriété intellectuelle, l'auteur, n'a pas eu la courtoisie de solliciter musicologie.org pour reproduire intégralement ma critique de Wozzeck (p. 211-216). Ignore-t-il que le droit à citation est clairement encadré ? Au moment où j'achève ces lignes, j'apprends que l'Opéra de Dijon et son photographe, détenteurs des droits relatifs à la plupart des photographies reproduites, n'ont pas autorisé leur publication, faute d'avoir été sollicités. Le livre a été retiré des étals de la disquaire-libraire de l'Opéra. Le coupable se fait procureur (« une fatwa contre mon livre »), et son compère Michel Huvet, ancien journaliste, après avoir souligné l' « honnêteté intellectuelle sans défaut » du premier, titre aussitôt dans son blog « Le livre de Jean-Louis Roy censuré ». Contacté, l'éditeur fait savoir que « L'ouvrage est, pour l'instant, en retrait de commercialisation pour les raisons évoquées, problème de droits », X. Pryen, Éditions Harmattan.

2. Rappelons que l'Opéra a « son » orchestre, puisque lié étroitement à l'Orchestre de Dijon Bourgogne, et son chœur, dont la qualité est unanimement soulignée, son atelier de décors et de costumes (ceux de la production actuelle du Théâtre des Champs-Elysées, Mitridate, ont été réalisés à Dijon). Réduire l'Opéra à la gestion de deux salles paraît profondément injuste.

3. Que n'appose-t-on une plaque rappelant la contribution de chacun à la construction, comme au Corum de Montpellier, qui signale que la Région se distingua par son absolue nullité (un 0 %), Jacques Blanc étant alors aux commandes ?

4. L'auteur attribue par erreur la disparition du corps de ballet à l'actuel directeur : le licenciement intervint début 2006, alors que Laurent Joyeux arriva à Dijon en septembre 2007.

5. à propos de co-productions, Jean-Louis Roy commet une erreur en attribuant le Cosi fan tutte de 2012 à…Aix en Provence (p.169). C'était une production totalement dijonnaise.

6. Même si le cas est singulier, Eusebius signale qu'il bénéficie d'une invitation « presse », ce qui paraît la règle, mais travaille bénévolement, assure son transport, n'est pas hébergé.

7. Au nombre des oubliés, feu l'Orchestre de la région aérienne, que dirigeait le Commandant Gillet, les associations musicales de Fontaine, de Talant, de Chenôve, dont les écoles de musique sont particulièrement dynamiques. Les communes mitoyennes, « banlieues » où la ville de Dijon a, durant des décennies, relégué les plus humbles (avant de conduire une politique de mixité qui porte ses fruits) seraient-elles aussi peu considérées que par la bourgeoisie locale ?

 

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