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musicologiemardi 29 novembre 2016

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La Grande Guerre en Marseillaises de Jean-Philippe Lafont et Cyrille Lehn

La Grande Guerre en Marseillaises

La Grande-Guerre en Marseillaises, Jean-Philippe Lafont (baryton), Cyrille Lehn (piano). Hortus 2016 [HORTUS 340].

Enregistré à l'auditorium du mémorial de Verdun, 20-21 avril et 21-22 juin 2016, livret par Martin Pénet.

29 novembre 2016, par Jean-Marc Warszawski ——

Il n’y a pas à dire, la pochette de ce cédé attire l’œil, par l’illustration style années 1900, reprise d’une édition en cartes postales de 1916 des hymnes nationaux des Alliés illustrée par le génial André Hellé, qui associe  à la boucherie de la Grande Guerre une image distanciée entre art brut et livre pour enfants ;  par le nom du baryton bien connu des scènes d’opéra, Jean-Philippe Lafont, associé à celui du pianiste Cyrille Lehn, transversant les genres entre musiques académiques, jazz, improvisation et bonne chanson ; par son thème curieux qui annonce une collection de Marseillaises, surtout que les noms propres  ne prennent pas la marque du pluriel (mais le dictionnaire le permet pours Marseillaise). Il y a la Marseillaise et les autres.

Le texte du livret, signé par Martin Pénet, spécialiste de la chanson s’il en est, directeur artistique de cet enregistrement, pose le sérieux de l’entreprise, au croisement de l’histoire de la Grande Guerre par la Marseillaise au pluriel et d'un épisode de l’histoire de la Marseillaise, hymne révolutionnaire qui accompagne l’histoire et les cérémonies officielles de notre pays depuis deux-cent-vingt-quatre ans. Plus que l’histoire de notre pays, parce que cet hymne a été traduit dans la langue de tous les mouvements émancipateurs du monde, tantôt chant guerrier, tantôt chant de résistance d’espoir, comme ce fut le cas dans les camps de concentration nazis.

Ce cédé documentaire, ancré dans le récit national par la Marseillaise, dans l’abomination de la Première Guerre mondiale, peut annoncer une commémoration quelque peu rébarbative pour la platine du salon, couplée à un patriotisme boursoufflé de nationalisme.

En fait il s’agit d’un magnifique spectacle de cabaret, qu’on peut, par le ton, la prosodie, la diction, imaginer se passer à la belle époque, ce qui distancie et théâtralise le sujet. Spectacle intelligemment construit, curieux, emphatique, gouailleur, humoristique, touchant aussi.

Malgré la redite de douze Marseillaises, récupération par des textes différents (en histoire de la musique on appelle cela un timbre), la variété est assurée par quelques plages de piano, des poèmes à dire (Jean-Philippe Lafont est un brillant récitant), et quelques autres mélodies.

Nous découvrons la poésie à dire du Belge Armand Varlez, auteur de poèmes héroïques, comme La bataille de l’Yser ou La Belgique héroïque en 1916, et cette Marseillaise, publiée à Londres la même année. Il y a de l’emphase, de la solennité, de l’épique, mais surtout Jean-Philippe Lafont ne passe pas à côté de la beauté de l'écriture :

Lorsqu’il nous dit : « Allons enfants de la Patrie »
C’est à vous, à vous tous, et d’où que vous soyez,
Quelle que soit la nation qui vous fut départie,
C’est à vous tous qu’il dit : « Défendez vos foyers ! »

Une petite note également pour ce « Sabotage de la Marseillaise » Montmartrois, de Jean Deyrmon (qui fut aussi parolier d’Ouvrard) et de Gaston Gabaroche, au tout début d’une belle carrière : « Nos soldats chantent sous la mitraille ? »

Et moi qui me flatte pourtant
D’avoir, Dieu merci, l’âm’ française,
J’trouv’ que d’la jouer ainsi à tout instant,
C’est saboter notr’ Marseillaise

À écouter la Marseillaise des usines, on se dit que la bourgeoisie ne perd pas le Nord, quel rêve ce serait, cet hymne au travail intensif pour fabriquer ces canons et ces munitions, qui ont tué des millions d’hommes, et en ont enrichi une poignée.

Dans les tranchées, on est plus réaliste, paradoxalement on ne partage pas l’hystérie nationaliste de l’arrière, qui se manifeste dans quelques Marseillaises particulièrement belliqueuses et aussi naïvement enthousiastes. La Marseillaise des poilus, de 1917, est d’un autre genre : « Considérés comme de vrais bandits »…

Pendant qu’à l’arrière, les patriotes,
Veulent poursuivre jusqu’au bout,
En se foutant tous de nous,
Sans souci, pensant qu’à faire ribote.

Avec ce refrain :

Allons voir pauvres amis
Ce qui se passe au pays.
Marchons, marchons,
Loin du canon,
Ensemencer tous les sillons.

On a eu ici la bonne idée de ne pas chanter cette Marseillaise, mais de la dire sur une évocation improvisée au piano (on n’est pas loin de l’esprit des récitals de Jean-Roger Caussimon). Ce texte qui dit la terrible situation et la colère désespérée des soldats, opposé à la solennité de l’hymne national est particulièrement émouvant et évocateur, il est particulièrement intelligent de faire suivre cette Marseillaise par une improvisation de la Chanson de Craonne, qui circulait dans la boue des tranchées et sous la pluie incessante de mitraille, dont les paroles subversives furent interdites (et qui sont directement étrangères au thème de ce disque) :

Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r´viendront,
Car c'est pour eux qu´on crève.
Mais c´est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s´ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l´plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau!

On sourit au contraire à la Marseillaise des tempérants que Jean-Claude Lafont, moqueur,  interprète comme un soiffard s’étant désaltéré, alors qu’il s’agit d’une récupération de la Marseillaise par une association créée à la fin du XIXe siècle pour lutter contre l’alcoolisme, la Croix-Bleue. Une pure curiosité…

Entendez-vous venant des villes
Clamer l’appel du débitant
Qui veut par l’alcool séduisant
Nous arracher à nos familles.

Très beau et émouvant tomber de rideau sur une Marseillaise des travailleurs allemande, enregistrée en quatuor vocal en 1908.

La Marseillaise des poilus, extrait (plage 16)

 

 

1. La Marseillaise de 1914, Claude Joseph Rouget de Lisle, Paul Ferrier

2. La Marseillaise, poème à dire d'Armand Varlez

3. La Marche des Alliés, Rouget de Lisle, Anonyme.

4. La Marseillaise des morts, Hymne patriotique à la mémoire de tous nos héros morts au champ d'honneur, A. Ansart et F. Boulanger.

5. Improvisation sur Verdun on ne passe pas, Cyrille Lehn.

6. La Marseillaise de 1915, Rouget de Lisle, Maurice Renard.

7. Improvisation sur La Marseillaise, Cyrille Lehn.

8. Le Sabotage de La Marseillaise, Jean Deyrmon et Gaston Gabaroche.

9. Improvisation sur Le régiment de Sambre et Meuse, Cyrille Lehn.

10. La Marseillaise des usines, ou Des canons ! des munition !, Rouget de Lisle, M. Brisebarre, créée par Nine Pinson.

11. La Marseillaise du 75, Pierre Faustin et Alyre Delhaye.

12. La Nationale, Rouget de Lisle, Michel Rubyz.

13. Improvisation sur Quand Madelon, Cyrille Lehn

14. La Marseillaise des tempérants, Claude Joseph Rouget de Lisle, extraite des « Chants de la Croix-Bleus ».

15. Improvisation sur Cocorico, Cyrille Lehn

16. La Marseillaise des poilus, Marius Rool (mort au combat en 1917).

7. Improvisation sur la Chanson de Craonne, Cyrille Lehn

18. La Marseillaise de la Victoire, Rouget de Lisle, Georges Robert.

19. La Marseillaise de Verdun, Henri Courtois.

20. Verdun, poème à dire d'Armand Varlez.

21. Arbeiter-Marseillaise, pour le Parti des travailleurs allemands, Rouget de Lisle, Jakob Audorf (1864).

 

 

Jean-Marc Warszawski
29 novembre 2016

 

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