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La magie Jaroussky et Alcina enchantent l'opéra de Monte-Carlo

 

Monaco, le 6 février 2016, par Jean-Luc Vannier ——

 

Philippe Jaroussky (Ruggiero) et Inga Kalna (Alcina). Photographie © Alain Hanel.

 

L'absence, pour raisons de santé, de la soprano Sonya Yoncheva n'aura pas réussi à briser le charme envoûtant d'Alcina, dramma per musica en 3 actes de Georg Friedrich Haendel donné pour la première fois, jeudi 4 février dans une version de concert, sur la scène lyrique monégasque. Tirée d'un livret éponyme d'après Roland furieux de L'Arioste, dont l'opéra de Nice produisit une éblouissante version en avril 2011, cette œuvre fut créée le 16 avril 1735, au Covent Garden de Londres.

Malgré une ouverture au tempo étonnamment lent, la direction musicale du claveciniste Ottavio Dantone et l'orchestre Accademia Bizantina atteignent promptement un impeccable niveau d'exécution de la partition et ce, en parfaite adéquation avec les chanteurs : nous sont ainsi magnifiées ces soudaines accentuations qui, à l'image d'une respiration haletante reprenant in extremis son souffle, rythment avec une vivacité capricieuse, fleurie, l'extravagante palinodie des personnages. Mais aussi ces superbes mesures plus alanguies, d'une sensibilité arachnéenne qui témoignent, au plus enfoui d'eux-mêmes, de leurs douloureux états d'âme. Amour, jalousie, rage, défaite ou victoire, Haendel resplendit, triomphe, susurre ou proclame avec d'étincelantes sonorités. Un pur bonheur.

Philippe Jaroussky (Ruggiero). Photographie © Alain Hanel.

Nous ne tarirons pas non plus d'éloges sur la distribution, d'une rare cohérence entre voix et caractères. Dans le rôle-titre, Inga Kalna compense une diction italienne pas toujours irréprochable, par un timbre qu'elle colore d'une époustouflante intensité dramatique. Ses grands airs à l'acte I « Di', cor mio, quanto t'amai » et plus encore son « Sì, son quella! Non più bella » la font apparaître dans toute la fragilité et l'inquiète tendresse d'une femme séduite : subtile justesse des aigus murmurés par la soprano lettone avec une sensitivité aussi ténue que le fil de l'amour. Mais celle qui a travaillé avec Sir Colin Davis sait nous offrir, à partir de l'acte II et dans l'acte III, un tout autre visage : annoncée par le violoncelle, « Ah mon cœur » déroule sa magnifique plainte lancinante sur la trahison, implore avec douceur par des notes filées sans faiblesse — elle nous rappelle la Gruberova — le retour de l'amant pour, l'instant d'après, le menacer de sa colère vengeresse par de puissantes et stables vocalises. Puis, de reconnaître avec des aigus dont la limpidité rendent la magicienne encore plus humaine, accessible: « Les larmes seules me restent… ».

Emöke Barath (Morgana). Photographie © Alain Hanel.

La révélation féminine de cette Alcina est portée par Emöke Barath : la soprano hongroise développe le caractère de Morgana comme le feraient les arômes d'un parfum extatique. Son roucoulement initial «…caro, al mio cor… » à l'égard de Bradamante devient, avec la fluidité de ses vocalises et la fraîcheur de sa jeune voix dans « reviens ici pour me chérir », une jubilation énamourée qui lui vaut les premiers applaudissements du public. Son « Ama, sospira » de l'acte II en compagnie des échappées du premier violon est un vrai régal. Delphine Galou nous convainc également dans le caractère combattif de Bradamante par son « È gelosia… forza è d'amore » où la contralto française jongle avec brio entre d'onctueuses vocalises et nourrit sa prestation vocale d'intonations riches en densité et variées en nuances. Signalons également la très belle performance de la soprano marocaine Hasnaa Bennani dans le personnage d'Oberto qui nous impressionne par son air de l'acte final « Barbara ! ».

Delphine Galou (Bradamante), Christian Senn (Melisso) et Hasnaa Bennani (Oberto). Photographie © Alain Hanel..

L'ensorcelante magie de cette Alcina revient néanmoins aux prouesses vocales – ce vocable réducteur sied-il encore à ce que nous avons entendu ? — de Philippe Jaroussky, déjà acclamé dans l'Orlando furioso niçois : le contre-ténor s'y amuse dans l'incarnation de Ruggiero. La déroutante aisance de ses mimiques, celle tout aussi décontractée de ses déplacements au point de créer une mise en espace, donnent encore plus d'éclat à ses exubérantes pirouettes vocalisantes, toujours plus justes, plus riches, plus sensibles, plus émouvantes. Son apostrophe « Numi ! è ver ? Bradamante! » rompt le charme d'Alcina et lui ouvre aussi les portes de ses capacités pour interpréter un subjuguant « Mi lusinga il dolce affetto », ovationné à son issue. Tout comme le seront son autre grand air « Verdi prati, selve amene » à la fin de l'acte II ou, plus encore, son époustouflant « Sta nell'ircana pietrosa tana » soutenu par le duo de cors, d'une vaillance phonique à toute épreuve. Ses partenaires masculins ne déparent certainement pas : le ténor Anicio Zorzi Giustiniano (Oronte) et le baryton Christian Senn (Melisso) que nous avions déjà apprécié dans le rôle d'Astolfo pour ses débuts à l'opéra de Nice dans Orlando furioso et dans celui de l'affranchi Pallante d'une Agrippina au Staatsoper de Berlin en mai 2013, apportent, à haut niveau, leur pierre à ce magistral édifice. Lequel fera incontestablement date dans le répertoire lyrique de l'opéra de Monte-Carlo.

plume Monaco, 6 février 2016
Jean-Luc Vannier

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