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La saturnale dijonnaise du Kronos Quartet

Le Kronos Quartet. Photographie © D. R.

Dijon, Auditorium, 9 novembre 2016, par Eusebius ——

Dans le cadre de sa thématique américaine, l'opéra de Dijon a invité opportunément le Kronos Quartet, pour un programme éclectique et généreux qui fait la part belle aux multiples facettes de la production des cinquante dernières années. Créateurs de la plupart des œuvres jouées, lorsqu'ils n'en sont pas les commanditaires, quels meilleurs interprètes que les membres du quatuor Kronos pour ce répertoire encore peu fréquenté de ce côté de l'Atlantique ?

Une mise en espace sobre, simple et efficace : les éclairages subtilement dosés sont réalisés, en relation étroite avec chacune des pièces.  Légèrement surélevé, le quatuor  est encadré par les enceintes qui vont amplifier leur jeu et diffuser les bandes-son préenregistrées.

David Harrington, le premier violon, fondateur et âme du quatuor, prendra le micro avant chaque pièce pour l'introduire de quelques phrases. La faible amplification de sa voix, le débit rapide de l'Américain interdisent malheureusement à la majorité du public d'en saisir le sens. C'est doublement dommage car le programme ne nous apprend pas grand-chose, voire rien des œuvres de Pete Towshend, de l'Azérie  Franghiz Ali-Zadeh, du Syrien Omar Souleyman, comme de l'inclassable Laurie Anderson. Tous ont en commun de trouver leur inspiration dans le monde le plus large, de la pop, du rock, des musiques traditionnelles, des électroacoustiques comme des symphoniques, des musiques de film, pour aboutir à des œuvres fortes, susceptibles de séduire le plus large public, sans une once de démagogie. De surcroît, à la confluence de toutes les expressions artistiques contemporaines, la vidéo tout particulièrement, les Kronos cassent le moule traditionnel du quatuor, aristocratique depuis Haydn, pour l'offrir à tous.

Dans Baba O'Riley, le rockeur guitariste des Who, Pete Townshend, continue de séduire. La musique amplifiée, avec une bande-son, répétitive, est propre à toucher de larges publics par sa motricité et ses expressions variées. De Michael Gordon, auquel un nuage de milliers de papillons jaunes inspira Clauded Yellow  nous retenons le caractère harmonieux, rythmique et direct, à partir d'éléments issus de la dissonance, du minimalisme et de la culture populaire. Hasard du calendrier, alors que le monde est encore sous le choc de l'annonce de Donald Trump comme président des États-Unis, One Earth, One People, One Love, dernier des dix mouvements de Sun Rings,  de Terry Riley, sonne étrangement, dans l'obscurité totale où le public est plongé, seuls les musiciens étant écrasés par un faisceau lumineux. L'accablement est rude, obsédant malgré le lyrisme du violoncelle et les subtilités du jeu :  Regs (Rance) de Franghiz Ali-Zahed est une marche inexorable, traversée d'épisodes lyriques, avec des réminiscences mitteleuropa, mais aussi universelles (ainsi la habanera rythmée par le violoncelle). Le septième quatuor de Phil Glas, créé il y a tout juste deux ans, s'ouvre sur un beau solo d'alto. Aurait-il oublié son parcours minimaliste, diatonique privilégiant les structures répétitives ? Malgré son écriture récente, il s'inscrit dans la grande tradition du quatuor à cordes.  L'inspiration comme l'écriture le plus souvent tonale paraissent profondément classiques, certains passages nous renvoient aux ultimes quatuors de Schubert. La mise en lumière contribue à la force de cette pièce d'un seul tenant.

La seconde partie s'ouvre sur une pièce singulière d'Omar Souleyman La sidounak Sayyada (I'll prevent the hunters from hunting you).  L'altiste a troqué son instrument pour une percussion. Les deux violons, très virtuoses, nous plongent dans un univers syncrétique, où la country prend des accents orientaux. Leur dialogue sur une basse continue confiée au violoncelle et à la percussion est réjouissant. Le bref adagioFlow – de Laurie Anderson, pourrait vite figurer au hit-parade à côté de celui de Barber : d'un lyrisme contenu, bref, tonal,  sa puissance expressive contrastant avec le langage minimaliste et le caractère répétitif de nombre des pièces entendues nous apporte une sorte d'apaisement.

De Steve Reich, Different Trains, créés en 1988 par les Kronos, s'est hissé au rang des classiques de la modernité. Nombreuses sont maintenant les formations qui l'ont inscrit à leur répertoire. Nous voyageons ainsi à travers le continent nord-américain : aucun paysage, si ce ne sont les couleurs et les rythmes engendrés par les motrices, les wagons, les rails et les annonces du personnel embarqué. Celles-ci sont doublées par l'alto  pour les voix de femme et par le violoncelle pour celles des hommes. La « mélodie du discours » devient alors le matériau musical. L'œuvre n'a pas pris une ride, on se laisse emporter par cette motricité tonique, parfois berceuse, aux couleurs renouvelées. C'est toujours le même bonheur : nous avons fait un beau voyage !

Saturne, le Cronos latin, gouverne le temps. Nous ne l'avons pas vu passer tant l'intérêt se renouvelait dans ce copieux programme. La salle exulte et on est heureusement surpris de voir les plus âgés mêler leurs acclamations à celles des plus jeunes.  Le concert s'achève par deux bis, le premier débridé à souhait — une saturnale — et le second — de splendides variations sur les Tendres souhaits1 — dont l'auteur ne devait pas pouvoir présumer de la diffusion universelle.

Eusebius
11 novembre 2016

 

1. Antoine Albanese (1729-1800), sopraniste, originaire des Pouilles, devint premier chanteur au Concert Spirituel, et nous laisse des romances charmantes, dont celle-ci, plus connue par ses premières paroles, Que ne suis-je la fougère ? souvent reprise, variée (Gebauer, Curulli, Sor, Felstein…) jusqu'à ce que Bonne nuit les petits en fasse son indicatif…

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Une Création de Haydn achevée et rayonnante à DijonLe testament de Sagittarius : le Musikalische Exequien, de SchützSelig sind die Toten ! [Bienheureux sont les morts] : Philippe Herreweghe dans un programme Brahms —— Voter Johann Sebastien Bach ? Surprenant Nicholas Angelich Toute la magie ravélienne, avec les DissonancesLa correspondance de Camille Saint-Saëns et Jacques RouchéOpéra de Dijon : L'Orfeo, ou la nature a horreur d'OvidePlus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Lundi 14 Novembre, 2016 20:23