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Les mille et une nuits de Montpellier

Les mille et une nuit à MontpellierLes mille et une nuits de Montpellier. Photographie © D. R.

Festival Radio France Montpellier Région, 11 juillet 2016, par Eusebius ——

Le Concert d'ouverture du 31e Festival Radio France Montpellier Région, bien que précédé par le fabuleux récital de Beatrice Rana, consacré aux Variations Goldberg1,  constitue un événement. Moins par le thème retenu (Les mille et une nuits)2 que par l'originalité de sa conception et de sa réalisation, auxquelles n'ont certainement pas été étrangers  Lambert Wilson, beaucoup plus que « récitant » et Michael Schønwandt, qui est au pupitre. Trois œuvres au programme, d'une profonde cohérence : Shéhérazade, illustrée par le cycle de Ravel3 et par le célébrissime poème symphonique de Rimsky-Korsakov, auxquels s'ajoute le rare Aladin, de Carl Nielsen. L'alternance de parties empruntées à chacune de ces œuvres aurait pu conduire à une sorte de galimatias ou de salmigondis. Or par l'intelligence des textes magistralement dits par Lambert Wilson4, par leur choix le plus approprié, le miracle se réalise : malgré la marque du génie propre à chacun des compositeurs, jamais l'auditeur n'est dérangé dans son écoute attentive, à laquelle aide la narration. Il est vrai que les orchestrations de Rimsky-Korsakov et de Ravel, somptueuses, constituent un autre trait d'union.

La complexité de la construction nous interdit  de rendre compte de chaque mouvement, l'exercice serait par trop fastidieux et indigeste, alors que le sentiment que l'on éprouve au terme du concert est celui de s'être baigné avec délices dans ces eaux tièdes ou chaudes, parfois trompeuses et tourmentées. Asie, première mélodie de Ravel, résumé de tout l'Orient, de tous les Orients, introduit au voyage. Karine Deshayes5 s'y montre sous son meilleur jour. La voix est charnue, fluide, le legato admirable. Les qualités d'émission sont toujours pleines de séductions. Seule réserve, bénigne au demeurant, le texte n'est réellement intelligible que pour qui le connaît par cœur. La taille et l'acoustique du Corum occultent quelque peu les consonnes, et Karine Deshayes, qui pense transmettre « la compréhension du texte sans jamais surarticuler» n'en a pas conscience6. L'orchestre aux parfums capiteux est dirigé avec sensualité, bannissant toute grandiloquence. L'exotisme semble élargir l'inspiration au monde de Ravel. Après Asie, le plus long, La flûte enchantée (« l'ombre est douce… ») avec son extraordinaire solo de flûte, L'Indifférent (« Tes yeux sont doux… »). La douceur, la moiteur alanguie, trouble, voire vénéneuse, sont à la fois dans le chant et dans l'orchestre, dont la subtilité rythmique est à souligner. Signalons aussi combien Karine Deshayes est proprement habitée par ce qu'elle écoute : bien que sagement assise, devant l'orchestre, lorsqu'elle ne chante pas, elle se laisse porter et son corps, son port de tête et l'expression de ses traits nous en disent long.

Les mille et une nuitsKarine Deshayes, J.P. Rousseau et Lambert Wilson. Photographie © D. R.

Pour avoir relu récemment la traduction de Mardrus, le texte introductif de Rimsky-Korsakov résumant chacun des épisodes qu'il illustre paraît d'une fadeur pudibonde sans pareille. Jamais Shéhérazede ni les victimes de Shariar n'ont fait partie du harem : Le rapt des vierges est autre chose. (Re)-lisez donc ce recueil, sinon le plus riche, du moins le plus connu du répertoire moyen-oriental , quels qu'en soient les traducteurs (Galland ou Mardrus) : la période estivale y est propice.

La version de la partition de Rimsky-Korsakov que nous proposent Michael Schønwandt et l'Orchestre National Montpellier Région se distingue par sa subtilité et sa fluidité. Les couleurs sont là, justes, sans les excès auxquelles les versions hollywoodiennes nous ont habitués. L'élégance, la dynamique, les contrastes sont bienvenus. Chacun des solistes, au premier rang desquels la remarquable violoniste (dont le programme tait le nom), n'appelle que des éloges.

Quel bonheur d'écouter Aladin, de Carl Nielsen,  dirigé avec amour par son compatriote Michael Schønwandt ! L'œuvre, sept pièces symphoniques extraites d'une musique de scène, vaut plus que le détour. Des trois numéros retenus (bis inclus), nous retiendrons le plus singulier et le plus novateur :   « La place du marché à Ispahan » (no 5). S'il n'est pas sûr que le Danois ait connu Charles Ives, la démarche est de même nature : comment rendre compte de la multiplicité dérangeante des sources sonores dans des moments d'intense animation ?   Trois pages de musique gravée y suffisent. Il ne s'agit plus de combiner deux thèmes imagés comme Borodine (Dans les steppes de l'Asie centrale), mais de faire entrer tour à tour quatre « orchestres » — de fait des formations réduites et homogènes — éloignées les unes des autres, avec des mélodies, des mètres, des rythmes, des tonalités et des caractères différents. Le résultat de ces superpositions est d'un modernisme extraordinaire, nous sommes en 1919, rappelons-le. Le premier orchestre (hautbois, cor anglais, clarinettes, sur des bourdons confiés aux bassons et aux cors) est placé en coulisses. Alors qu'il est entendu du début à la fin du mouvement, les autres, s'ajoutant et disparaissant l'un après l'autre, sa mélopée est progressivement écrasée pour devenir inaudible dans la partie centrale. Effet délibéré ou conséquence d'un choix discutable ? Peu importe, le public aura découvert un compositeur trop peu joué, et ce soir, magnifiquement servi. Pouvait-on trouver meilleure ouverture à l'Orient, aux orients que cet Aladin de Nielsen ?

Eusebius
12 juillet 2016

1. Dont nous rendons compte par ailleurs.

2. Innombrables sont les musiciens qui s'en sont inspirés.  Outre les trois compositeurs de ce soir, citons-en quelques-uns : Boieldieu, Weber, Cherubini, Schumann, Reyer, Rabaud…

3. Le cycle de 1903, avait été précédé de l'ébauche d'un opéra sur le même sujet, dont seule subsiste l'Ouverture (1899). L'accueil fut un échec cuisant.

4. Poèmes de Victor Hugo, de Li-T'ai-Po, le plus grand poète chinois, du VIIIe siècle, auquel Mahler et Webern — parmi d'autres — ont emprunté, et d'Albert Samain, ces derniers précédant les mélodies de Ravel.

5. Elle en avait signé un bel enregistrement en 2003, l'Orchestre Philharmonique du Luxembourg étant dirigé par Emmanuel Krivine.

6. Sans doute la retransmission en direct, avec une balance réalisée par la prise de son, ne souffre-t-elle pas de ce handicap.S

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Magistrales Variations Goldberg, par Beatrice Rana — Philippe Forget, en chanteur, ou Eusebius salue Florestan : Aleko, l'opéra tzigane de RachmaninovBerlioz, « Napoléon de la Science musicale »ZOOpéra, un divertissement lyrique autour du royaume animalUn duo gagnant ouvre à Pesaro : Michele Mariotti et Damiano Micheletto La Symphonie fantastique, enquête autour d'une idée fixePlus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Samedi 16 Juillet, 2016 23:01