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Les musiciens de la Grande Guerre : le 12e cédé de la collection Hortus

Les Musiciens et la Grande Guerre (xii) : Pensées intimes, Guillaume Sutre (violon), Steven Vanhauwaert (piano), œuvres de Pfitzner, Kelly, Antoine, Lili Boulanger. Hortus 2015 (Hortus 712).

19 janvier 2116, par Flore Estang ——

De grande qualité, les volumes parus de la Collection Les musiciens et la Grande Guerre permettent découvrir des œuvres rarement ou jamais jouées malgré leur valeur musicale. L'éditeur Philippe Saulnier d'Anchald a réuni ici, dans le douzième volume sous-titré « Pensées intimes », des duos pour violon et piano de quatre compositeurs : Hans Pfitzner (Allemagne), LIli Boulanger (France), Georges Antoine (Belgique) et F. S. Kelly (Australie). Très virtuoses, les interprètes Guillaume Sutre (violon) et Steven Vanhauwaert (piano) mettent en valeur, par leur jeu sobre et expressif, le nocturne (1911) de L. Boulanger et une sonate  de chacun des trois autres musiciens, composée en 1912 (G. Antoine), 1915 (F.S.Kelly) et 1918 (H. Pfitzner).

D'une grande richesse mélodique, les trois sonates du CD et le nocturne présentent un aperçu de l'esthétique de la musique à l'époque de la Première Guerre mondiale, aux multiples influences à la fois romantiques (Schumann, Schubert) et du début du XXe siècle (Fauré, Debussy, Ravel). Inspirées par le duo violon-piano, les innovations harmoniques sont stupéfiantes, réalisant une synthèse de la musique savante européenne existant à l'époque (essentiellement France et Allemagne pour ce répertoire) et allant au-delà des propositions de leurs aînés.

Hans Pfitzner a composé une sonate aux harmonies personnelles, parfois empruntées à Schumann ou Schubert, mais beaucoup plus instables. « La sonate reflète le regard mélancolique mais provocant de Pfitzner sur le romantisme allemand » (livret). Dans le premier mouvement, dramatique et volubile, « agité, avec sentiment », précise le compositeur, la ligne mélodique initiale confère une unité formelle, vaste fresque dans laquelle le piano tient une partie virtuose, riche en arpèges et octaves périlleuses. Amplifiant le discours, les marches harmoniques varient la mélodie initiale, très chantante, développée abondamment dans la seconde partie, un second thème disjoint contrastant avec le premier. Puis le thème initial revient avec lyrisme, piano et violon se faisant échos l'un de l'autre, de nouveaux motifs mélodiques enrichissant le discours. Mélancolie et ardeur alternent dans cette riche partition teintée de romantisme, à la structure complexe, sorte de rondo bithémathique mêlé de thèmes et variations. Le  second mouvement, « très ample et expressif », possède l'énergie lyrique d'un concerto de Brahms, voire Rachmaninov pour la partie pianistique virtuose. À la fois accompagnateur et soliste, le pianiste met en valeur les thèmes de chaque instrument, répondant à la perfection à son comparse violoniste. Délicate et d'apparence sereine, la fin du second mouvement fait entendre des pianissimi inspirés, extatiques, précédant un troisième mouvement, énergique et volubile, « extrêmement dynamique et enflammé ». Les deux interprètes respectent à la lettre les vœux de Pfitzner, offrant tout leur talent à cette riche partition.

L'interprétation des sonates de F. S. Kelly et Georges Antoine est également de grande tenue et la partition de qualité. Notons la verve mélodique et expressive de Georges Antoine, qui dut rejoindre l'armée belge et mourut précocement de pneumonie, au front, à l'âge de vingt-six ans (livret). Quant à Frederik Septimus Kelly, compositeur et pianiste, officier d'infanterie durant la Grande Guerre, il fut tué en 1916 (bataille de la Somme) à l'âge de trente-cinq ans. Dans ses œuvres aux mélodies variées et riches, des thèmes apparemment simples, extraits du répertoire populaire ou inspirés par lui, sont développés avec brio et expressivité. Dans un savoureux ostinato au piano puis au violon (Ground, plage 6), le compositeur exprime toute sa verve et son inspiration teintée d'humour, dans un thème varié de structure ABA.  Par de grands contrastes, le F.S. Kelly structure savamment les mouvements de la sonate « Galipolli » et offre de très belles pages pour violon et piano..

Brève pièce de trois minutes, le mélancolique nocturne de Lili Boulanger est empli de charme et de mystère. Introduite par de délicats sauts d'octaves, la mélodie sinueuse est posée sur des harmonies rappelant parfois Fauré ou Duparc. Après une vaste ligne mélodique du violon allant vers un crescendo et accelerando dramatique, l'interlude du piano évoque des accords ravéliens, le motif final du piano reprenant les chromatismes de Debussy dans La Mer. Si le nocturne semble largement inspiré par la palette harmonique des compositeurs français préférés de Lili Boulanger, l'ensemble de la pièce est construit de manière personnelle et originale, la ligne mélodique restant gravée en mémoire.

Par leur talent musical, la justesse des parties de violon et la complémentarité parfaite du piano, la fluidité contrastée du message, passant avec élégance du plus grand calme à l'explosion dramatique, les interprètes, mis en valeur par une prise de son d'une grande pureté, contribuent à restituer cette musique de qualité et à la faire aimer.

Flore Estang
19 janvier 2016

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