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Lille Piano(s) Festival (II) : variations sur le thème de l'originalité

25 juin 2016, par Strapontin au Paradis ——

Jazz de grande qualité

Lille Piano(s) Festival offre également de très bonnes occasions d'écouter du jazz et nous avons assisté à deux de ces concerts. D'abord celui de Stefan Orins Trio, vendredi 17 juin à 20 heures à la Gare Saint-Sauveur, organisé en partenariat avec Jazz en Nord. Le trio est composé de deux frères franco-suédois, Stefan Orins (piano et composition) et Peter Orins (batterie), et de Christophe Hache (contrebasse). Leur musique, aérée, lyrique et souvent apaisante, ne serait pas étrangère à leur origine nordique, avec une bonne dose d'énergie. La batterie est équipée de cloches de petite taille pour varier l'effet sonore, donnant une touche aérienne et quelque peu exotique.

Paul Lay. Photographie © Ugo Ponte - Orchestre national de Lille.

Samedi 18 juin à 22 heures, nous sommes dans l'immense espace carré de l'Atrium, au sein du Palais des Beaux-Arts, pour écouter un concert piano et vidéo « Billie Holiday passionnément », spectacle crée en 2015 à l'occasion du centenaire de la naissance de la chanteuse américaine. Dans la vidéo, Olivier Garouste fait succéder des séquences d'images plus ou moins répétitives créées à partir des archives historiques, pour constituer une biographie originale de Holiday ; Paul Lay (lauréat de plusieurs concours internationaux : Moscou, Martial Solal, Montreux… et de prestigieux prix : Académie Charles Cros en 2014, Django Reinhardt en 2015…) propose des compositions et des improvisations très inspirées, fidèle à son style mêlant un certain classicisme à des éléments délibérément contemporains et énergiques. Il joue soit en doublant les chansons qu'on entend dans les vidéos, telles que Strange Fruit, Cheek to cheek, God bless the Child, Gloomy Sunday, et bien d'autres, soit en en reprenant des thèmes pour prolonger la chanson avec des improvisations, dans une communion parfaite avec les images qui sont projetées sur un grand écran. Le piano est sonorisé de manière à ce que les graves donnent l'impression de basse amplifiée, sans que le son ne devienne envahissant. Cette sonorisation est très réussie, compte tenu du volume et du type d'espace, dont la résonance généreuse aurait pu rendre la musique trop diffuse. En somme, un très bel hommage à l'une des plus grandes divas du XXe siècle.

Deux pianos, quatre et huit mains

Vanessa Wagner, Marie Vermeulin, Cédric Tiberghien, Wilhem Latchoumia. Photographie © Ugo Ponte - Orchestre national de Lille.

Cette année, le Festival multiplie des concerts avec plusieurs pianistes, à quatre mains et deux pianos. Mais samedi, on propose aussi une œuvre à deux pianos huit mains, avec Vanessa Wagner, Marie Vermeulin, Cédric Tiberghien et Wilhem Latchoumia. Suivant l'idée originale de Vanessa Wagner, les quatre pianistes jouent successivement Nuages de Debussy, transcrits pour deux pianos par Ravel, Le Sacre du printemps de Stravinsky, transcription originale à quatre mains mais interprétée ici à deux pianos, et enfin, Amériques de Varèse, version à quatre pianistes de la main du compositeur. Les différences d'épaisseurs du son projeté par un ou deux pianos créent une variété surprenante de couleurs et de timbres. Les Amériques de Varèse furent composées entre 1918 et 1921 pour grand orchestre (155 musiciens pour la première version) avec une partie importante de percussions, comprenant des sirènes. Toute l'œuvre est traversée par des rythmes extrêmement complexes, avec des dissonances prononcées, que les quatre musiciens exécutent de manière aussi étonnante que la musique l'est, en y rendant clarté et consistance, illustrées par une brutalité structurée.

Marie Vermeulin et Wilhem Latchoumia interprètent également à quatre mains, lors du concert de clôture, le Boléro de Ravel. L'ostinato rythmique que doivent tenir les pianistes tout en jouant d'autres parties assurées par divers instruments dans la version orchestrale, ainsi que la distribution de crescendo, constituent un véritable exploit.

Piano et clavecin

Dimanche en fin d'après-midi, la claveciniste Violaine Cochard et le pianiste de jazz Edouard Ferlet présentent un concert intitulé « Bach Plucked Unplucked », avec des compositions de ce dernier inspirées de pièces de Bach : gigue de la Partita no 1 BWV 825, allemande de la 4e suite française BWV 815, sinfonia pour clavecin BWV 797, prélude de la suite pour violoncelle BWV 1007, prélude du Clavier bien tempéré BWV 855… Il ne s'agit pas de crossover mais bien de l'univers personnel d'Édouard Ferlet ; les sons des deux instruments, piano moderne et clavecin, accordés au même diapason et à tempérament égal, fusionnent ou se distinguent l'un de l'autre, non sans provoquer quelques perturbations auditives, tant nos oreilles sont habituées à une sonorité dite baroque bien spécifique pour le clavecin et à une puissance du piano moderne. Le pianiste explique que sa démarche de composition de ces pièces consistait parfois en une exploration visuelle, tant la partition manuscrite de Bach révèle de beauté, et il a travaillé plastiquement la partition au moyen de collage, de découpage, de remplacement d'un passage à un autre, avant de les interpréter sur le clavier. Même s'il y a des moments quelque peu décousus suivant ce procédé, on assiste à une belle cohérence esthétique tout au long du concert.

Musique de chambre et le concert de clôture

Iddo Bar-Shai et Leonard Schreiber. Photographie © Ugo Ponte - Orchestre national de Lille.

Lille Piano(s) Festival privilégie des concerts atypiques, et ceux de musique de chambre à formations classiques ne sont finalement pas nombreux. L'un d'entre eux est donné par le pianiste Iddo Bar-Shai et le violoniste Leonard Schreiber, dans un programme éclectique, avec la sonate en mi mineur de Mozart, Spiegel im Spiegel d'Arvo Pärt, Sonate no 2 de Brahms, Liebesleid de Kleisler et « Nigun » extrait de Baal Shem suite de Bloch. L'expression de Schreiber est souvent robuste et sa sonorité épaisse, ainsi, il nous offre un Mozart étonnamment dynamique, un Brahms massif avec quelque chose de « terrien », un Kreisler consistant. En revanche, dans Pärt la simplicité prime, dans une atmosphère très dépouillée. Le « Nigun » semble dans ce programme ce qui correspond le mieux au tempérament du violoniste qui fait chanter la mélodie tout en profondeur et avec une violence douce et exquise. Le piano d'Iddo Bar-Shai apporte beaucoup de lyrisme ; les deux musiciens, qui se complètent et se confrontent selon les partitions, forme un duo « tonique ».

Boris Berezovsky et Jean-Claude Casadesus. Photographie © Ugo Ponte - Orchestre national de Lille.

Le concert de clôture invite Boris Berezovsky dans le 2e concerto de Chopin. Son interprétation, dominée par une constance et par un certain détachement, est quelque peu intrigante, d'autant qu'il ne recourt qu'à très peu de rubato ; mais sa virtuosité et son savoir-faire quasi artisanal, notamment en matière d'ajustements de tempo et de couleur avec l'orchestre, nous fascinent. Après Chopin, on entend deux fois le Boléro de Ravel, d'abord au piano à quatre mains que nous avons évoqué plus haut, ensuite à l'orchestre. L'idée de faire succéder ces deux versions, qui paraît banale, n'est pas pratiquée aussi souvent qu'on ne le pense, et révèle des similitudes et des différences flagrantes dans cette double peinture sonore ravélienne, offrant une expérience musicale extrêmement intéressante.

Ainsi s'achevait avec un grand succès le 13e Lille Piano(s) Festival marqué par une variation des gammes pianistiques, nous avons hâte de découvrir la prochaine édition qui se tiendra les 9, 10, 11 juin 2017.

Strapontin au Paradis
25 juin 2016

 

Strapontin au Paradis [sap@musicologie.org]. Ses derniers articles : Lille Piano(s) Festival : grande crue pour la 13e édition (I)Lieder de Brahms par Mario Hacquard et Lorène de Ratuld Les musiciens et la Grande Guerre : « à nos morts ignorés », par Marc Mauillon et Anne Le Bozec - « Chant de guerre » : des musiques avec harmonium au temps de la Grande Guerre« Helldunkel, clair-obscure », jeu de miroir du même répertoire sur instruments d'époque et moderne « The Franchomme Project » : œuvres méconnues d'un des plus grands violoncellistes du xixe siècle, enregistrées pour la première fois Tous les articles.

 

 

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bouquetin

Mardi 28 Juin, 2016 18:16