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Marc-Antoine Charpentier : motets pour une princesse

Marc-Antoine Charpentier, Motets pour une princesse. Ensemble Maguerite-Louise, direction et orgue, Gaétan Jarry. Label L'Encelade 2015.

Par Flore estang ——

L'ensemble vocal et instrumental Marguerite-Louise présente six motets de Marc-Antoine Charpentier (1643-17014) « conçus pour trois voix de solistes et deux dessus instrumentaux en sus de la basse continue ». Alternant avec des pièces pour orgue de Jacques Boyvin (1649-1706). Le surnom du groupe est sans doute emprunté au prénom de la grande-duchesse de Toscane, dite Mademoiselle d'Orléans, fille du duc d'Orléans, le frère de Louis XIII et de Marguerite de Lorraine. Possédant le prénom de sa mère et celui du Roi, Marguerite-Louise d'Orléans (1645-1721), jolie, d'un naturel gai, héritière hors normes, fut dotée d'un destin peu commun. À la mort du duc, elle et ses filles s'installèrent aux palais du Luxembourg. Elle eut à son service le poète Jean de La Fontaine. Le nom de l'ensemble aurait également pu être emprunté au prénom de la fille de François Couperin (1676 ou 1679-1728), également contemporaine de Louis XIV.

« Dès son retour de Rome, en 1670, d'où il rapporte une science musicale d'exception apprise de Giacomo Carissimi, reconnu de son vivant comme un des plus grands compositeurs européens » (livret p. 7), Marc-Antoine Charpentier a construit ses motets à partir de toutes les formations possibles avec trois voix solistes mixtes, tantôt une voix seule (incipit de l'Ave Corpus, plage 2), tantôt en duo, en trio, les quatre possibilités alternant dans un même motet. Bien que le livret présente cinq voix de solistes, les voix alternent, car l'auditeur ne perçoit pas plus de trois pupitres vocaux à la fois, et cependant, la richesse de l'harmonie est totale, complétée par les parties instrumentales subtiles et fluides. La variété dans la formation induit des changements de nuances alimentant l'expression, la richesse harmonique des pièces, basée sur des accords parfaits relativement simples, mais avec moult retards et frottements savoureux, laisse goûter sans lassitude les « Motets pour une princesse » composés par le musicien pour la Duchesse de Guise, sa bienfaitrice, auprès de qui il passa dix-huit années. En effet, Marguerite de Lorraine (encore une Marguerite) soutint financièrement la création de Charpentier de 1670 à 1688, date de la mort de la Princesse. Mécène généreuse et richissime, elle installa le compositeur à l'hôtel de la rue de Chaume à Paris.

La formation instrumentale comportant instruments à cordes (violons, théorbe, ténors et basses de violes) et à vent (flûte, traverso, flûte à bec et basson) est soutenue par l'orgue positif. Un peu déroutante visuellement en concert, par les gesticulations excessives du chef qui joue en même temps qu'il conduit les autres musiciens, la direction de Gaëtan Jarry est très convaincante sur CD, alliant souplesse et précision de l'interprétation générale, ayant sous sa tête (puisqu'il ne peut diriger à la baguette en jouant) d'excellents interprètes de musique baroque. On en retrouvera certains dans d'autres concerts de musique ancienne, comme ceux de Notre-Dame de Paris. De qualité, la prise de son rend chaque voix parfaitement audible et ronde, même dans les ensembles. Les voix angéliques de Cécile Achille (dessus), Virginie Thomas (dessus), Anaïs Bertrand (bas-dessus)  alternent avec les voix d'hommes (David Witczak et Marduk Serrano Lopez).

Parmi les motets, l'Ave Maria, plage 2 est une splendeur, tant par l'apparente simplicité des mélodies que par la richesse formelle, harmonique et instrumentale, mise en valeur par une interprétation de qualité, alliant précision formelle et expression sereine et grandiose, «  de l'intimité la plus tendre à la solennité la plus majestueuse […] pour célébrer la gloire divine » (livret p. 8).  Les interprètes ont choisi une prononciation intermédiaire entre le latin de Rome avec les « ü » fermés en « cul de poule » et la rondeur de la prononciation italienne (avec les « ü » prononcés « ou »). Par exemple, « Ave verum corpus natum » devient, pour l'auditeur, « ave verom corpüs natom » et « Vere passum immolatum » s'entend « vere passom immolatom ». Les chanteurs ont parfaitement intégré cette phonétique si bien que le « in crüce » passe très bien. Les voix ne se serrent pas sur les voyelles plus fermées et les harmoniques sont riches, en particulier pour les voix féminines.

Dans ses motets, mais aussi dans les messes plus importantes (les quatre Te deum par exemple), le caractère des œuvres de M.A. Charpentier est à la fois religieux et lyrique. Bien mises en valeur par la voix de basse, par exemple, les phrases amples du soliste, sont dignes d'un air d'opéra. Les ensembles vocaux de l'Ave Maria (plage 2) annoncent déjà harmoniquement les ensembles des opéras de Mozart (comme les Noces ou La Clémence), avec une suavité harmonique et une sensualité propre à la musique vocale des XVIIe et XVIIIe siècles.

Plus tendu vocalement dans sa partie centrale, Domine Dominus Noster (plage 4) est parfois moins bien mis en valeur par les chanteurs choisis, la basse moins à l'aise dans les hauteurs, les suavités harmoniques plus discrètes  que dans l'Ave Maria. Merveille de subtilité, le canon en trio sur le titre du motet introduit et conclut  plus de dix minutes de contrepoint sur des mélodies ininterrompues en imitation. Dans l'ensemble, les voix d'hommes sont moins performantes que celles de leurs collègues féminines, un peu écrasées dans le grave, (Quam Dilecta, plage 9, par exemple) un peu étriquées dans les aigus. La belle musicalité de leurs interprétations est un peu gênée par les passages aux tessitures extrêmes et une technique vocale un peu approximative. Il en va de même pour les nuances : là où les femmes réalisent les pianissimi les plus subtils, la voix masculine a du mal a baissé le volume. Très équilibrée, par contre, l'interprétation de la polyphonie (lorsque l'écriture est à trois voix chantées) restitue avec aisance les richesses harmoniques des six pièces et les voix s'entremêlent et se superposent avec bonheur.

Bien que le livret insiste sur la dimension « indissolublement liée au texte », la prononciation (ou diction) des chanteurs permet rarement d'apprécier le contenu langagier des partitions.  Mais l'harmonie de Charpentier est telle que le plaisir de l'écoute ne pâtit pas de ce manque, habituel dans les lieux de culte catholiques. En général, excepté pour les trois premiers rangs de spectateurs, l'acoustique des églises n'est pas propice à la compréhension du texte chanté, même les églises de taille modeste, sans parler de La Madeleine à Paris, monstruosité acoustique. Excepté lorsque les voix sont à l'unisson, et encore, la messe polyphonique chantée en latin est davantage un complément musical que littéraire au sermon du prêtre.

Alternant avec les motets, les pièces d'orgue de Boyvin, contemporaines des motets de Charpentier, montrent le style d'écriture pour l'instrument polyphonique soliste. Petit bijou de 48 secondes, le Trio (plage 5) développe un contrepoint savant délicieux, l'organiste jouant avec trois timbres différents, sans doute deux flûtes et basson. Suspendue sur une demi-cadence, la courte pièce évolue joyeusement avec légèreté faisant oublier toute difficulté technique. Les œuvres choisies de Jacques Boyvin alternent majesté de la polyphonie des grandes orgues (plage 3) et récitatifs véloces de la partie supérieure (plage 6) et mettent en évidence les possibilités timbriques de l'instrument (Notre-Dame de l'Assomption de Champcueil). Les deux organistes Gaëtan Jarry et Dominique Thomas alternent avec virtuosité.

Le livret du CD « Marguerite Louise – M-A. Charpentier » est étrangement illustré par des photos aguicheuses et sensuelles d'assez mauvais goût dignes de catalogues pour l'équitation ou de publicités pour maquillage, hors contexte, contredisant la majesté et la grandeur du répertoire interprété. Sans justification dans le CD, on se demande bien pourquoi un tel anachronisme visuel a été entériné, comparé à la qualité musicale de l'enregistrement.

Flore Estang
9 janvier 2015

 

1. Pour un reposoir, h. 523

2. Ave verum corpus, h. 329

3. Grand prélude à 5 parties, à 2 choeurs

4. Domine dominus noster, h. 163

5. Trio

6. Cornet ou tierce

7. Gaudia beatæ virginis mariæ, h. 330

8. Dialogue de récits, et de trios

Quam dilecta, h. 186

10. Duo

11. De profundis, h. 232

12. Tierce en taille

13. Usquequo domine, h. 196

14. Dialogue en fugue

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