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Monteverdi servi par Rinaldo Alessandrini

Dijon, Auditorium, 7 avril 2016, par Eusebius ——

Rinaldo Alessandrini. Photographie © naïve, Éric Larrayadieu.

 

Après les Suisses (Hugues Cuenod en 1951, Edwin Loehrer et sa Societa Cameristica di Lugano, dans les années suivantes), des dizaines de formations baroques se sont frottées aux madrigaux de Monteverdi, avec des résultats très divers.  Parmi leurs plus grands interprètes, Rinaldo Alessandrini et son Concerto Italiano, qu'il fonda avec Fabio Biondi il y a plus de trente ans. Il les grava pour Naïve en 19981, et  la lecture qu'il nous en donne, bientôt vingt ans après, est d'une maturité aboutie. Ses 14 interprètes chantent et jouent debout, à l'exception des deux  théorbistes,  placés de chaque côté de l'ensemble. Huit instruments, le quatuor de viole da brazzo, soprano, alto, tenore e basso. La basse continue est confiée alternativement au clavecin ou aux théorbes et à la contrebasse de viole. Le disciple de Ton Koopman dirige du clavecin. Son intelligence, sa longue fréquentation, son intimité au texte, à la rhétorique qui l'organise, lui permettent de conduire un récit bouleversant de vie, d'émotion.  Le Concerto Italiano est splendide, d'une homogénéité, d'une harmonie parfaites.

Le compositeur a 71 ans lorsqu'il publie son huitième livre. Sa préface en résume les intentions : exprimer de façon pittoresque la gamme des sentiments, « la guerre, la prière et même la mort ». Au cœur du programme dense, mais  resserré de ce soir2, trois chefs d'œuvre de ce recueil : Hor che'l ciel e la terra (sur un poème de Pétrarque) et le Lamento della ninfa encadrent le merveilleux Combattimento di Tancredi e Clorinda, du Tasse, à mi-chemin entre opéra et madrigal. Aboutissement extrême de la représentation des passions (stile rappresentativo), avec recours à ses trois aspects (temperato ou tempéré ; molle pour l'humilité et la supplication, et concitato pour la colère), c'est le sommet absolu de l'art de Monteverdi.  

Rinaldo Alessandrini a conçu son programme autour de la nuit, durant laquelle se déroule l'action de ces trois madrigaux dramatiques.  Il a donc soigneusement construit le concert à l'aide de sinfoniae (Orfeo, L'Incoronazionze di Poppea, Il ritorno d'Ulisse in Patria) de madrigaux polyphoniques (des livres II, III, VI et VII) et de « Quando l'alba in oriente » (des Scherzi musicali), qui conclut en saluant le retour du jour. Point de césures entre les pièces, au grand dam de nombreux auditeurs,  désorientés par ces enchaînements.  Le public comporte des passionnés fins connaisseurs pour qui Pétrarque et Le Tasse n'ont plus de secrets. Cependant, même si l'italien était remarquablement articulé, projeté2 il eut été bienvenu de reproduire les textes et leur traduction. Mais, ne boudons pas notre bonheur : la soirée fut exceptionnelle.

Le premier rôle est celui du Testo, le narrateur, qui raconte et commente l'histoire. Monteverdi  insistait dans sa préface « la voix du Testo devra être claire, ferme et de bonne prononciation ». Gianlucca Ferrarini est un chanteur exceptionnel,  voix jeune, claire, puissante, acérée, qui cisèle chaque expression, frémit de colère,  avec une diction et un débit stupéfiants. Le souffle est long et même les passages les plus redoutables sont chantés avec une aisance qui force l'admiration. Les voix sont idéales pour ce répertoire, dépourvues de vibrato mais bien timbrées, et sachant se marier aux autres avec  un grand bonheur. Les équilibres subtils sont  toujours savamment dosés. Les voix d'hommes sont superbes, y compris le haute-contre chantant la partie d'alto. Celles de femmes sont un peu en retrait. La force, l'intensité dramatique, l'agilité sont bien là mais l'émission est parfois ingrate. Emma Kirkby demeure dans les mémoires.

Concerto Italiano (sans l'ensemble instrumental). Photographie © D.R.

Les théorbes ajoutent systématiquement leur couleur aux voix des madrigaux polyphoniques. Pour le reste, ils jouent ce qui est écrit, rien que ce qui est écrit, sans ornementation. On les attendait  inventifs, libres alors qu'ils ne sont qu'appliqués. J'imagine sans trop de peine ce que d'autres auraient pu faire4.  Mais, là encore, Rinaldo Alessandrini a certainement raison. Monteverdi a  demandé « que l'on joue la basse continue et l'accompagnement comme ils ont été écrits ».

Bien que dirigeant d'après un conducteur vraisemblablement rédigé par ses soins, on est surpris de constater que toutes les nuances reproduisent celles ajoutées par Malipiero à son édition. On pense évidemment davantage à une convergence des approches qu'à la reproduction d'un modèle qui fit date. Si les tempi sont sages, la vie dramatique trouve sa source dans l'articulation, dans la projection, dans le soutien nuancé des voix. Rinaldo Alessandrini anime et retient depuis le clavecin, le geste assuré, rigoureux, précis, attentif à chacun. Les hémioles, la souplesse du discours, tout est bien là, fluide, languide, accablé, caressant ou emporté. C'est un modèle de style, d'élégance et de vigueur, plein, rond, nuancé.

Ce concert exceptionnel par son intensité restera gravé dans les mémoires comme un moment fort d'une émotion partagée.

plume Eusebius
8 avril 2016

1. Dans l'entretien auquel il veut bien se prêter après  le concert, Rinaldo Alessandrini, dans un français impeccable, signale son admiration pour Rooley (enregistrement de 1991), mais précise sa démarche : «  il n'était pas question de chercher à mieux faire, mais, avec humilité, de rendre aux madrigaux leur identité italienne. C'était la réappropriation de leur patrimoine par des Italiens ».

2. Une bonne (excellente !) heure de musique.

3. Eusebius a presque tout compris, mais il est vrai qu'il connaissait le texte.

4. Monica Pustilnik, Rémi Cassaigne, par exemple.

 

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