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Philippe Forget, en chanteur, ou Eusebius salue Florestan

Claude Stochl et Philippe Forget. Photographie © D. R.

Abbatiale de Saint-Seine-l'Abbaye (Côte d'Or), le 3 juillet 2016 ——

Bien des chanteurs, de Peter Schreier à Nathalie Stutzmann, ont été tentés — tardivement — par la direction d'orchestre. Philippe Forget, musicien complet, jeune encore et talentueux chef1, entend poursuivre la pratique du chant, pour son plaisir et le nôtre. Passionné par la mélodie et le Lied, il nous fait partager son répertoire de prédilection. J'entends ici tel esprit chagrin qui estime que seuls les chanteurs capables de se faire entendre dans des salles de deux mille places sont dignes de considération. Qu'étaient les schubertiades ? Le merveilleux Pierre Bernac n'était-il pas un « grand chanteur »  ? Et Gérard Souzay ? Et Camille Maurane ? Philippe Forget s'inscrit dans leur lignée, avec une émission sonore, claire, une diction parfaite, un sens du phrasé, de la dynamique qui forcent l'admiration. La perfection du style est également au rendez-vous chez sa partenaire, Claude Stochl.

Saint-Seine l'Abbaye, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Dijon n'est plus qu'une bourgade assoupie de moins de 400 âmes2.  De son glorieux passé elle conserve une magnifique abbaye (XIIIe-XVe siècle),  décorée de fresques remarquables (début du XVIe siècle). L'acoustique des édifices religieux pose le plus souvent problème. Celle de Saint-Seine n'échappe pas à la règle. Le public a pris place dans la nef, les artistes se produisant devant le chœur. Malgré l'adaptation à laquelle s'efforcent les interprètes, la résonance d'un accord tourne encore que le suivant est émis, et ces tuilages accidentels sont parfois redoutables pour l'auditeur3.

Le programme illustre tour à tour Berlioz, Schumann, et Debussy. Si La damnation de Faust est bien connue, on a quelque peu oublié sa première ébauche  (les Huit scènes de Faust, de 1829). Méphisto était alors confié à une voix de ténor. Philippe Forget en a retenu la Chanson de la puce et la Sérénade de Méphisto. On pouvait craindre que la réduction au piano de la trame de Berlioz — qui pense toujours  orchestre — appauvrisse sensiblement le propos,  les couleurs en particulier. Il n'en est rien : d'emblée, Claude Stochl  sait faire sonner son instrument au point qu'on oublie les timbres orchestraux. La bonne humeur de la première mélodie laisse place à la célèbre sérénade (« Devant la maison de celui qui t'adore ») à laquelle le ténor donne tout son caractère berliozien.

Il n'est pas indifférent de souligner que les deux artistes ont placé leur duo sous le signe de Schumann : le duo Florestan. Leur interprétation de Dichterliebe atteste leur vénération du grand compositeur rhénan.  Le chanteur introduit le cycle le plus connu par un propos concis et pertinent, qui traduit sa longue intimité au chef-d'œuvre. La cohésion de Dichterliebe est forte, malgré l'extrême variété des pièces et de leur durée. Autant Berlioz pense toujours orchestre, autant Schumann est avant tout pianiste4.  Du reste, la partie de piano fonde le plus souvent l'écriture : son intérêt n'est pas moindre que celui du poème de Heine. Sans maniérisme, Philippe Forget, avec exaltation, lyrisme, ironie, poésie selon les cas, nous en livre une version remarquable. La voix est claire, lumineuse, sonore, bien projetée et soutenue. Le sens du phrasé, la diction exemplaire n'appellent que des éloges. Le beau Bechstein sonne, plein, rond, égal, heureusement dépourvu de tout clinquant. Le jeu de Claude Stochl, sans emphase ni mièvrerie, dégage les lignes et les rythmes avec clarté et subtilité. Une sorte de simplicité évidente, où l'on oublie la difficulté technique tant la maîtrise est réelle5. Les postludes, relativement amples, sont toujours admirables, particulièrement le dernier (qui cite « Le poète parle », des Scènes d'enfant). La familiarité des interprètes est assurée tant le moindre détail, la plus humble nuance traduit leur connivence.

De Debussy , une poignée de mélodies de jeunesse que l'on retrouve avec plaisir (Beau soir, Mandoline, Chevaux de bois, La fille aux cheveux de lin) voire avec ravissement (La mer est plus belle) ou que l'on croit découvrir (La belle au bois dormant, sur un poème de Hyspa) tant elle est rare au concert. Celle-ci sera donnée en bis, pour notre plus grand bonheur, et celui des interprètes, manifestement heureux de partager. Si leur écriture — sauf exception — n'est pas encore tout à fait du Debussy, malgré les audaces harmoniques et la ligne vocale, leur jeu, non empreint de ce que sera la grande maturité de Claude de France, est sans aucun doute très proche de celui  de leur création. Un long bravo à ces deux artistes pour leur talent mis au service d'œuvres qu'ils affectionnent.

Reposant sur la générosité des interprètes et l'engagement d'une poignée de bénévoles, l'association organisatrice, après une année de sommeil, se propose de reprendre et de développer  les concerts donnés dans le cadre de cette somptueuse abbatiale. Le soutien du public, chaleureux, leur est acquis.

Eusebius
5 juillet 2016

  1. Familier de l'Orchestre National de Lyon, chef lyrique et symphonique épris de musique française, il dirigera une autre formation pour la Sea Symphony  de Vaughan-Williams (dont les chœurs sont extraordinaires), le 10 août au Théâtre antique de Vaison-la-Romaine.
  2. À signaler, à l'Office du tourisme donnant sur le parvis de l'église abbatiale, une exposition commémorant le 150e anniversaire de l'harmonie : deux salles riches d'instruments d'harmonie devenus anciens, de photographies, de témoignages, qui méritent une visite.
  3. Si d'autres positionnements ont été essayés, le placement des artistes au centre de la nef, le public entourant le piano, mériterait d'être éprouvé.
  4. Il n'a jamais illustré que le piano (et la voix) lorsqu'il compose Dichterliebe. Rappelons aussi que le cycle fut écrit tout d'abord pour voix élevée.
  5. Claude Stochl, pianiste chevronnée, après ses prix obtenus au CNSM de Paris, a été professeur renommée au CNR de Dijon. Elle et Philippe Forget forment le Duo Florestan.

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Aleko, l'opéra tzigane de RachmaninovBerlioz, « Napoléon de la Science musicale »ZOOpéra, un divertissement lyrique autour du royaume animalUn duo gagnant ouvre à Pesaro : Michele Mariotti et Damiano Micheletto La Symphonie fantastique, enquête autour d'une idée fixeClaire Marie Le Guay : une magistrale lisztienneJ - 30 à MontpellierMozart joué par le PMO, chanté par Myrto Papatanasiou, éclairé par un rappeur, dirigé par Claire GibaultPlus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Mercredi 6 Juillet, 2016 23:23