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Un splendide Turc, mais qui ne fait pas rire : Il Turco in Italia

 

Opéra de Dijon, Auditorium, 8 janvier 2016, par l'Ouvreuse ——

 

Catherine Trottmann (Zaida). Photographie © Gilles Abegg, Opéra de Dijon 2016.

Mon amie la Comtesse, à laquelle je ne peux rien refuser,  m'a entrainée à ce Turc en Italie, qu'elle avait vu au Festival d'Aix il y a dix-huit mois1. Elle voulait à tout prix comparer la grande Olga Peryatko, familière du rôle, à sa dauphine, Elena Galitskaya, révélation du concours Reine Elisabeth 2011, qui aborde Fiorilla pour la première fois.

Le livret de Romani, fournisseur régulier de Rossini,  Bellini et Donizetti, sort de l'ordinaire : ami d'un vieux mari trompé par sa jeune épouse, le Poète va conduire l'action, façonner l'intrigue, tirer les ficelles en ménageant les rebondissements pour en faire son œuvre. Une amante éplorée d'un Turc qui l'a délaissée, un pacha qui débarque, à la découverte de l'Italie et de ses mœurs. Ajoutez un soupirant abandonné ainsi que l'ami de la désespérée et vous avez tous les ingrédients. Reste à composer le plat, et à le déguster.

Un décor unique, franchement laid : Une sorte de station de métro gigantesque, dont le seul mérite est d'être très favorable à la voix, avec une sirène de proue de bateau du XVIIIe siècle côté cour, un rail de néons blafards. Les accessoires sont limités au strict minimum : quelques tables, des chaises, un canapé, un brasero, un scooter, une machine à écrire et un percolateur… Les chanteurs paraissent écrasés, perdus dans ce cadre immense, terne. Qu'a donc voulu Christopher Alden ? Le programme assure que c'est l'Italie de la Dolce Vita des années 50. Ainsi tous les solistes fument à l'arrivée de Selim. Pourquoi ? Effet de mode ? L'histoire étant organisée par le personnage du poète — « mise en abyme », disent les intellos — on affirme que la relation à Pirandello est forte. Rossini ne doit pas l'avoir connu. Pourquoi pas Der Schauspieldirektor ou Ariane à Naxos ? Tout cela est hors de propos, prétentieux et faux. Pourquoi n'avoir pas joué sur le théâtre de Gozzi — opposé à celui de Goldoni ! auquel le poète fait référence ? Ou simplement sur l'univers de la comédie musicale, bien illustré à la fin du deuxième acte, encore que les travelos ne s'imposaient pas ? Du grand n'importe quoi, on est assis le cul entre deux chaises, et pourtant elles sont nombreuses. Alors qu'il est clair que Le Turc en Italie s'inscrit dans la descendance de l'Enlèvement au Sérail, avec un Selim qui se dévergonde, que le poète est un clone d'Alfonso (de Cosi fan tutte), on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, du Feydeau ou du Labiche qui se verraient en Claudel ou Montherlant.  Christopher Alden, metteur en scène2, invisible Deus ex machina, est représenté par son imposante grande-prêtresse, Karolina Sofulak. Certes, c'est réglé au millimètre, comme du papier à musique, très professionnel, ça tourne, la direction d'acteurs est achevée, mais trop souvent vide de sens. Où est la fête dévergondée3, l'improvisation ? On (se) déshabille et on s'habille souvent, sans allégresse. Visiblement, le vin pétillant, gouleyant et rafraichissant que l'on attendait est remplacé par une médiocre limonade éventée. Imagine-t-on un opéra bouffe où l'on ne rit jamais ? Comme Fiorilla, je pense que l'infidélité est un exercice de saine curiosité, y compris à l'opéra. Mais je n'imagine pas un instant qu'elle ait pu aimer Narciso, réduit à cette caricature grotesque de jaloux en imperméable (où il cache le couteau de cuisine, homicide), simple d'esprit toujours coiffé de son chapeau. Pourquoi lui faire chanter sa cavatine couché sous une table ? Pourquoi imposer aux chanteurs et au public une proposition aussi stérile ? Christopher devrait être condamné à nous réciter l'Art poétique de Boileau, ou à chanter du Rossini en public.

Elena Galitskaya. photographie © Cross Studio, Moscou.

Heureusement Rossini supporte tout et ses interprètes nous ravissent, au chant jubilatoire. Non seulement la distribution ne comporte aucune faiblesse, mais elle consacre l'absolue réussite de Elena Galitskaya. Sa diablesse de Fiorilla fait tourner les têtes de tous les hommes, avec des charmes évidents…  passons…  une technique sans faille, un brio, une aisance, un culot stupéfiants. Capricieuse, coquette, certes, mais aussi femme sensible dont l'unique air tragique (acte II  no 15) nous touche; dans la première partie, on n'est pas loin de l'émotion de l'air de la Comtesse (pas mon amie ! celle des Noces de Figaro). Evidemment, les traits de bravoure qui suivent sont du meilleur Rossini et la belle Elena s'en joue magistralement. Une véritable consécration. Même s'il est privé d'air, le poète, Vincenzo Taormina, n'en manque jamais. La grande classe, tant vocalement que scéniquement. Malgré quelques outrances dramatiques au début, imposées par la mise en scène, le ton est juste, le personnage crédible. Quant au chant il est remarquable. Une voix sonore, pleine, expressive et souple. De vrais récitatifs, animés à souhait, justes de ton avec un continuo au piano-forte plein d'esprit et de verve.

Zaïda n'est pas seulement la rivale de Fiorilla dans le cœur de Selim : autant l'une flamboie — une allumeuse — autant l'autre nous touche sans devoir recourir à ses appâts. Le timbre de Catherine Trottmann est riche, la technique rossinienne est indéniable. Sa cavatine « Vadi in traccia d'una zingara », ses duos, les ensembles nous ravissent. Geronio, Tiziano Bracci, n'est pas le traditionnel cocu de service. Humain, incapable de refouler ses sentiments et ses peines, le personnage, profondément épris de sa jeune Fiorilla, est incapable de méchanceté. Sa cavatine « Vadi in traccia d'una zingara », ses duos et ensembles sont autant de réussites : une voix remarquable à plus d'un titre. Narciso (Luciano Botelho), au timbre élégiaque, avec de demi-teintes superbes méritait mieux que d'être traité de façon aussi stupide et grotesque. Damien Pass, Selim, nous change heureusement des vieux Turcs. Jeune, tendre, naïf, curieux, intelligent, sincère, tout juste un peu plus de vaillance et ce serait parfait. Les moyens sont là, attendons le plein épanouissement. Albazar me plaît déjà par son nom, annonciateur de ceux inventés par Meilhac et Halévy pour Offenbach. Juan Sancho chante avec vaillance son sorbetto (5), ajouté par Romani.

Belle performance du chœur pour de nombreux numéros, dont la chorégraphie est bien réalisée. La revue de Broadway n'est pas loin. L'orchestre est puissant, dès l'ouverture, délié, agile, nerveux, souple, réactif, capable de magnifiques crescendi. De beaux bois, mozartiens, en particulier le hautbois de l'air de Narciso. Sous la baguette experte d'Antonello Allemandi, familier de l'ouvrage, a-t-on connu l'ODB en meilleure forme ? Un authentique orchestre lyrique. Un grand bravo !

Aux dernières nouvelles, la Comtesse est tombée sous le charme de Damien Pass. Elle a oublié qu'elle n'a plus l'âge ni les charmes de Fiorilla et de Zaida. Laissons-lui ses illusions…

L'Ouvreuse
9 janvier 2016

  1. On se souvient des péripéties de la création aixoise de cette production, en juillet 2014 : annulation de la première pour cause de grève des intermittents du spectacle, puis version de concert rapatriée au Grand Théâtre pour cause de pluie… et des réflexions amères d'Olga Peretyatko, qui y triomphait. On trouve l'intégralité de l'ouvrage sur You Tube. Mais Aix est devenu frelaté, le Festival n'a-t-il pas perdu son âme ? Après quelques déceptions, le départ de Focroulle semble signer un tournant.
  2. Son frère jumeau, David, également metteur en scène, formé lui aussi à Broadway, a réalisé un autre Turc en Italie pour Berlin, intéressant à plus d'un titre.
  3. Parfois digne de nos comiques-troupiers ! Fiorilla parlant de Selim à son mari « il vous demande la faveur de baiser (bis)… votre manteau… »
  4. La Callas y excella (1954, avec Gavazzeni), Graziella Sciutti (en 58), Monserrat Caballé (1981), puis Bartoli (1997, avec Chailly), et tant d'autres... Signalons cependant que les premières versions enregistrées comportent d'abondantes coupures, hélas.
  5. si secondaire qu'on pouvait profiter de l'occasion pour déguster des sorbets, ce que le chœur nous rappelle, occupant la scène, un « gelato in mano ».

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