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Une Création de Haydn achevée et rayonnante à Dijon

haydnLa création à l'Auditorium de Dijon. Photographie © D. R.

Dijon, Auditorium, le 6 novembre 2016, par Eusebius ——

La dernière exécution dijonnaise de La création remontait à 20111. Premier chef-d'œuvre du XIXe siècle, créé en 1798, entre La flûte enchantée (que les Dijonnais retrouveront en mars, dirigée par Christophe Rousset) et le finale de la IXe de Beethoven, La création est porteuse d'un message universel. C'est l'aboutissement de l'Aufklärung, du classicisme et du pré-romantisme tout à la fois. Gottfried van Swieten, commanditaire, lié fraternellement à Haydn2, en apparaît comme le maître d'œuvre. Après l'un des succès les plus éclatants et les plus durables qui soient, toute l'Europe, la France au premier rang, s'en est emparée très vite.

Le texte gouverne toute l'écriture musicale, non seulement de façon descriptive, mais aussi au sens abstrait, symbolique. La piété simple, candide, rousseauiste, atteint à une grandeur, à une puissance, à une sacralité sincère, humaniste, au sens où l'homme apparaît comme l'aboutissement, le couronnement du projet3. L'orchestre y joue les premiers rôles, au même titre que le chœur ou les solistes. Il est toujours porteur de sens, non point d'un figuralisme un peu désuet hérité du baroque, mais de « la transcription de l'émotion » causée dans l'homme  (Carl de Nys). C'est en quelque sorte la terre nourricière du commentaire que vont tisser les voix. L'intérêt est soutenu, l'invention constante, renouvelée.

Même familier de l'ouvrage, on est tenu en haleine dès les premières notes. La progression stupéfiante, la tension qui va faire éclater le « und es ward Licht » est parfaitement rendue, puissante, expressive à souhait. La lumière est solaire, de même nature que celle qui illuminait La flûte, 7 ans auparavant.

Toutes les éventuelles préventions relatives  à la direction tombent : Gergely Madaras s'est approprié pleinement l'œuvre, qu'il sert remarquablement, avec  un respect et un engagement qui forcent l'admiration. Les tempi (tout particulièrement les changements à l'intérieur des mouvements) sont toujours justes, les équilibres et la dynamique  proches de la perfection, et son orchestre sonne mieux que jamais, avec des bois splendides. Les chœurs et les solistes sont suivis avec attention, on sort comblé. Certes Haydn  voulait des effectifs importants, pour mieux ménager les contrastes, les progressions4. Mais l'O.D.B (Orchestre Dijon-Bourgogne), qui joue sur instruments « modernes », est beaucoup plus sonore que les formations baroques. Seule réserve, minime au demeurant : Le continuo est déséquilibré. Si le violoncelle, au premier plan, est audible, il n'en va pas de même du clavecin. La partition désigne le « cembalo », certes, mais pourquoi n'avoir pas choisi un piano-forte, que le compositeur appréciait tant ?

Les 28 choristes de l'Opéra de Dijon sont  remarquables, à tous égards : précision, dynamique, couleurs, cohésion, phrasés. Leur engagement est total. On ne peut qu'admirer l'agilité, la souplesse, l'articulation dans telle ou telle fugue prise dans un tempo très rapide, là où on « savonne » si souvent (ainsi la fin — vivace — du no 10 sur « herrlischer Pracht »).  On imagine difficilement que l'on puisse faire mieux. La grandiose double fugue finale (« Des Herren Ruhm ») nous emporte5.

Si, individuellement, nous avons affaire à des solistes de premier plan, les ensembles relèvent du miracle ; les deux duos, où Adam et Ève vont exalter l'amour, évidemment, mais aussi les trios de louanges qu'ils entonnent, le plus souvent en dialogue avec le choeur.

Suh Yeree, la soprano coréenne, maintenant familière de Dijon, excelle dans tous les répertoires. Fraîcheur de l'émission, souplesse, clarté et aisance, la voix est agile bien timbrée, avec des aigus lumineux, une ornementation idéale. Tout juste ce magnifique soprano léger manque-t-il parfois de corps dans les registres médian et grave. Alouette ou rossignol ? S'il n'y avait eu la Castafiore, on oserait écrire le « rossignol coréen »  en référence à Jenny Lind.  Le contre-ut du premier air passe ainsi sans que l'on s'en aperçoive tant il est naturel… La belle pastorale, avec les deux clarinettes, « Nun beut die Flur » (no 8) est superbe. Son air qui ouvre la deuxième partie, idéalement chanté — « Ihr reizenden Gesang » (son chant ravissant) — peut-il être plus séduisant, avec toute la légèreté, la longueur de voix, la souplesse, la grâce requises ?

Michael Smallwood, le ténor australien installé à Hambourg, fait une magnifique carrière. Rares sont les emplois qu'il n'a pas encore remplis, avec un bonheur constant, de Wagner (un vrai heldentenor dans son intégrale Janowski) à Puccini. On l'avait apprécié ici même dans l'Ottavio tonique du Don Giovanni de 2013. Ses deux airs sont également réussis, mais c'est peut-être dans le récitatif puis l'arioso « Im vollen Glanze » (no 11-12) que son chant nous séduit le plus.

La création à l'Auditorium de Dijon. Photographie © D. R.

Depuis 2014, où il s'est imposé en remportant le concours de Salzbourg, les pays germaniques et la plupart des grandes formations se disputent Matthias Winckhler. Sauf erreur, c'est sa première apparition en France. Dès le récitatif initial, on sait que l'on a affaire à une grande pointure : une basse naturellement sonore, égale dans tous les registres, bien timbrée, au soutien et à la ligne de chant exemplaires, qui vit son texte. Une très grande voix, promise à une carrière exceptionnelle.

Incontestable réussite, cette mémorable Création6 éclipse beaucoup des versions écoutées ici et là, au concert comme au disque.

Eusebius
8 novembre 2016

1. Emmanuelle Haïm dirigeait alors son Concert d'Astrée et une belle brochette de solistes.

2. des Elémens, le ballet de Jean Ferry Rebel, où, dès 1737, le chaos est peint d'une façon extraordinaire, au quatuor en ut majeur, K.465, de Mozart,  La création s'inscrit dans une tradition maçonnique évidente (le trio no 27 « Zu dir, o Herr, blickt Alles auf ! » en est un autre exemple).

3. Le billet d'annonce de la première audition publique s'achevait par « Les paroles seront distribuées gratuitement au public » (cité par Marc Vignal, p. 558). Le programme distribué à Dijon reproduisait heureusement le livret et sa traduction, ce qui fut d'autant plus apprécié du public que le surtitrage s'interrompit rapidement pour une raison technique.

4. Déjà du vivant de Haydn, on déplorait le manque de puissance de l'œuvre lorsque les effectifs étaient réduits. Marc Vignal (Haydn, p. 1363), cite Haydn, qui déclarait à Griesinger « L'ouvrage  (…) ne produira donc tout son effet qu'avec un orchestre nombreux et bien entraîné ».

5. Rêvons donc un peu : avec une douzaine de choristes supplémentaires (de même niveau évidemment) nous aurions certainement été au plus proche des équilibres sonores et de la dynamique voulus par Haydn.

6. Pourquoi le chef retient-il les applaudissements, attendus à la fin de chacune des parties, comme s'il fallait attendre l'artificiel entracte (où l'on change de CD ?) et ensuite l'ultime fin ?

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Le testament de Sagittarius : le Musikalische Exequien, de SchützSelig sind die Toten ! [Bienheureux sont les morts] : Philippe Herreweghe dans un programme Brahms —— Voter Johann Sebastien Bach ? Surprenant Nicholas Angelich Toute la magie ravélienne, avec les DissonancesLa correspondance de Camille Saint-Saëns et Jacques RouchéOpéra de Dijon : L'Orfeo, ou la nature a horreur d'OvidePlus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Dimanche 13 Novembre, 2016 16:06