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Zoroastre, avant la Flûte… au Festival de Montpellier

Raphaël PichonRaphaë Pichon. Photographie © Jean-Baptiste Millot.

Montpellier, Festival Radio France Montpellier Région, Opéra Berlioz, 15 juillet 2016, par Eusebius ——

Zoroastre incarne les forces du bien, de la lumière1. Cahusac lui invente un rival, le mal incarné, gouvernant les ténèbres : Abramane. Leur conflit, la conquête du pouvoir vont s'agrémenter de personnages qui sont autant de faire-valoir, de situations ou symboles directement issus des rites maçonniques. Ainsi la version de 17562, que nous écoutons ce soir, comporte-t-elle une grande scène d'initiation. Cependant, les personnages féminins, Erinice et Amélite, également rivales, vont être le ressort de la convoitise et de la jalousie des deux protagonistes. Le fantastique, dont ne peut rendre compte la seule musique qui nous est offerte, devait frapper les esprits avec les raffinements de la machinerie de l'opéra. Fausse bonne idée donc, que de donner en version de concert un ouvrage baroque dont les autres composantes que la musique sont essentielles à la compréhension et à l'adhésion : l'exotisme et le merveilleux.

Raphaël Pichon connaît son Rameau, même si ses options sont parfois discutables. Il a réuni la fine fleur du chant baroque pour un plateau de rêve. Le premier problème réside dans le livret, qui  ne leur donne pas l'épaisseur psychologique suffisante. Lorsqu'on n'y croit pas, comment trouver l'émotion, malgré les indéniables talents des chanteurs ? Autre difficulté, le problème de balance, récurrent chez Pichon : à son habitude, les nombreuses cordes3,  sont au premier plan, avec les hautbois, clarinettes et cors côté jardin, les bassons, encadrés par les deux contrebasses, derrière les cordes, et les flûtes côté cour. Le continuo est confié à deux violoncelles et à deux clavecins. Il renonce, hélas, aux trompettes obligées de la version de 1749. Pourquoi ne pas profiter de la présence, nouvelle, des clarinettes à l'orchestre pour faire taire ponctuellement les hautbois à leur profit, lorsque les conditions s'y prêtent ? Les partis-pris d'articulation des instruments à archet aggravent ce fâcheux déséquilibre. Le résultat semble aseptisé, sans réel relief.

ZoroastreZoroastre à Montellier. Photographie © D. R.

Le parti-pris d'une articulation discrète, dans un legato unificateur, prive la musique d'une  large part de sa dynamique. Les danses sont stylisées, aristocratiques, maniérées, la séduction est là, mais au détriment de la couleur, de la verdeur rustique dont était épris le temps. Où sont les bergeries ? Quelques réussites à signaler cependant. Ainsi, Les tendres plaintes du premier acte, avec de merveilleuses flûtes et une ornementation exemplaire des reprises.

Du début à la fin,  l'Abramane de Nicolas Courjal  est  un modèle d'expression. Toujours intelligible, impressionnant, égal dans tous les registres et dans toutes les nuances, riche en couleurs, c'est le méchant idéal. Le Zoroastre que campe Reinoud van Mechelen, pour moins spectaculaire qu'il soit, ne chante pas moins bien. Le style, la maîtrise technique sont au rendez-vous. Il en va de même de Katherine Watson4 qui nous offre une belle Amélite, sensible, mais forte et noble. Erinice, Emmanuelle de Negri, nous laisse un peu sur notre faim. Les qualités vocales sont là, mais il manque cette énergie que seule peut imposer une direction d'acteur5. Un grand moment pour chacune des interventions de Christian Immler dont le chant est un modèle. Des seconds rôles retenons Léa Desandre, beau mezzo encore un peu vert, mais prometteur.  Les 24 choristes, souvent à la tâche,  sont dignes d'éloges, malgré un placement en fond de scène et une attention focalisée sur la partition.

Une part de ces réserves n'auront certainement plus lieu d'être après cette difficile première montpelliéraine puisque ce soir, à Beaune, puis à Aix-en-Provence, enfin à Versailles (en novembre), cette production ne peut que progresser. Cependant, les réserves fondamentales relatives à l'approche d'un monument réduit à sa seule dimension musicale, et  à la lecture singulière qu'en donne Raphaël Pichon paraissent rédhibitoires

Eusebius
16 juillet 2016

1. Ce n'est qu'en 1771 que la langue et les textes du zoroastrisme parviennent en Europe, au travers de l'enquête de Abraham Hyacinthe Anquetil-Dupeyron. Cependant, dès le 5 décembre 1749, L'Académie Royale de Musique crée la tragédie lyrique de Rameau. Le nom de Zoroastre était connu  bien auparavant. On le croisait comme roi de la Bactriane dans la Sémiramis de Destouches (1718), puis dans Pyrame et Thisbé de Rebel et Francoeur (1726) Les  Constitutions d'Anderson (de la 2e à la 5e édition) – fondant la franc-maçonnerie moderne, en 1723, citent nommément Zoroastre comme « Archimage et Grand Maître des Mages » en précisant que ses disciples ont fait beaucoup pour le développement de l'Arch Royal, et leurs descendants qui vivent en Asie ont conservé beaucoup d'usages des anciens francs-maçons (ce qui est évidemment totalement infondé). En 1727, Ramsay écrivit un roman (Les voyages de Cyrus) qui renforçait le mythe zoroastrien. La franc-maçonnerie française connaissait un développement rapide, et en 1743, le Comte de Clermont, prince du sang, était porté à sa tête. Il avait pour « écuyer et secrétaire des commandements » Louis de Cahusac, celui des librettistes de Rameau dont la collaboration fut la plus longue, auteur d'un traité de danse, rédacteur de plusieurs articles de l'Encyclopédie, et lui-même franc-maçon actif. Or les années 1744 – année de publication du Secret des francs-maçons  - et 1745 voient se multiplier les opérations policières (perquisitions, interrogatoires, incarcérations et condamnations) visant ses membres (cf. l'Histoire de la maçonnerie française, publiée chez Fayard par Pierre Chevallier).  Le parallèle avec la situation de la franc-maçonnerie autrichienne lorsque Schikaneder et Mozart écrivent Die Zauberflöte est surprenant. Si Zoroastre n'est pas une œuvre de propagande, son thème, son livret et sa musique sont imprégnés des idéaux de la confrérie.

2. Mâtinée de passages empruntés à la version de 1749, sans  que le programme précise lesquels, ni justifie ce panachage.

3. Pas loin d'une trentaine,  dont il faut souligner la cohésion.

4. Reinoud van Mechelen et Katherine Watson ont fréquenté le « Jardin des Voix » de William Christie.

5. On pense à ce qu'Yves Lenoir (mise en scène de Barry Kosky) avait obtenu dans sa Télaïre dijonnaise.

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Fantastique ! Lucas Debargue et l'Orchestre du Capitole à MontpellierChef d'œuvre d'une verve loufoque, irrésistible : Ba-Ta-ClanLes mille et une nuits de MontpellierMagistrales Variations Goldberg, par Beatrice Rana — Philippe Forget, en chanteur, ou Eusebius salue Florestan : Aleko, l'opéra tzigane de RachmaninovBerlioz, « Napoléon de la Science musicale »Plus sur Eusebius.

 

 

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Dimanche 17 Juillet, 2016 17:02